Un article de Thierry LE PEUT
publié dans Arrêt sur Séries n°1 (juin 2000 - aujourd'hui épuisé)

 

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LE PÈRE VENU DES ÉTOILES


En 1984, lorsqu’il décide de produire le film Starman, Michael Douglas en confie la réalisation à John Carpenter, connu pour les succès de Halloween ou New York 1997. « Je savais », confiait le producteur, « que John avait envie de réaliser un film romantique sur l’aventure d’un couple. » Telle était la définition que donnait l’acteur-producteur de ce film dans la lignée du E.T. de Spielberg, où un extraterrestre égaré sur la Terre est traqué par des « hommes du gouvernement ». Carpenter lui-même insistait sur le « ton drôle et chaleureux du scénario ». De fait, Starman n’est pas le genre de film qui révolutionne le cinéma mais il baigne dans une philosophie d’ouverture et d’humanité. Un visiteur d’une autre planète, répondant à l’appel lancé par la sonde Voyager II que les hommes ont expédiée dans l’espace en 1977, débarque sur notre Terre et prend la forme d’un homme récemment décédé, faisant brusquement irruption dans la vie de sa jeune veuve qui, réalisant son innocence, décide de l’aider à regagner son vaisseau spatial quelque part en Arizona. Une longue route les en sépare, sur laquelle ils vont devoir échapper à un agent fédéral et à un scientifique obsédés par l’idée de capturer l’extraterrestre.

Le scénario de Starman  était particulièrement propice à une adaptation au format série. L'idée d'un extraterrestre pourchassé par un agent fédéral à travers les Etats-Unis, s'arrêtant de loin en loin pour partager un bout d'existence de personnages épisodiques, avait tout pour donner un de ces road movies dont la télévision américaine est friande. Michael Douglas prête donc son nom à partir de 1986 à un nouveau Starman  pour la télévision, qui sera diffusé sur la chaîne ABC pendant un an.

 

Y A-T-IL UN ADO DANS LA SALLE ?

Le concept reste le même que celui du film mais, comme il est peu probable que l'extraterrestre revienne pour les mêmes raisons (surtout après l'accueil qu'il a reçu), Douglas et ses comparses James Henerson et James Hirsch imaginent de lui donner un fils, lequel serait la raison naturelle de son retour : un ajout tout à fait logique puisqu'en quittant la jeune Jenny Hayden au terme de son premier séjour le Visiteur lui annonçait la naissance prochaine d'un enfant (rappelez-vous, il s'agissait d'un film "ro-man-tique"). Starman (à défaut d'autre nom laissons-lui celui-là) revient donc sur la Terre pour répondre à un appel que lui aurait lancé, à son insu, son fils Scott Hayden.

Difficile cependant de développer un bon rapport père-fils avec un marmot de 24 mois, âge que devrait avoir ledit fils deux ans après le film : qu'à cela ne tienne, on n'insistera pas sur le temps écoulé depuis la première venue de l'extraterrestre sur notre planète et on fera comme si quatorze années avaient passé. Quatorze ans, c'est l'âge idéal pour découvrir la vie et faire connaissance avec un père venu des étoiles. L'autre "problème" que posa le retour du Starman fut un problème de casting : le comédien Jeff Bridges, qui avait prêté ses traits au personnage dans le film de 1984, ne souhaitait pas reprendre le rôle. On fit donc appel à Robert Hays, l'un des pilotes de la fameuse série des ZAZ (Zucker-Abrams-Zucker), Y a-t-il un pilote dans l'avion ? Du même coup, il fut décidé que Hays n'aurait pas à imiter le jeu très naïf de Bridges, qui avait interprété l'extraterrestre avec toute la candeur que l'on pouvait prêter à un Visiteur peu au fait des us et coutumes terriens et gêné de plus par le "véhicule" particulier qu'il avait dû emprunter. Alors que les gestes de Bridges étaient parfois lourds et maladroits, comme ceux d'un nouveau-né, le jeu de Hays sera plus naturel, partant du principe que l'extraterrestre a eu le temps depuis sa première visite de s'habituer au comportement des humains et qu'il éprouve désormais moins de difficulté à "habiter" un corps terrien.

 

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VOUS AVEZ DIT FOX ?

Pour donner vie au fils du Starman dans la série, les producteurs engagent un jeune comédien qui colle parfaitement au personnage. Né le 7 novembre 1972 dans le Maine, patrie de Stephen King, Christopher Daniel Barnes a en effet l’âge de son rôle. Après avoir fait partie quelques mois de la distribution du soap As The World Turns et joué dans deux téléfilms, il devient Scott Hayden, à qui il prête son jeu naturel et ses mimiques d’adolescent un rien mature, emporté dans une série d’événements peu ordinaires. Dès la fin, prématurée, de la série, il trouvera un autre rôle régulier dans Day By Day, une sitcom où il aura pour partenaire Doug Sheehan, le futur Ben Gibson de Côte Ouest, mais gardera un souvenir particulier de sa collaboration avec Hays.

Le rôle de l'agent fédéral George Fox (vous avez dit Fox ?), tenu dans le film par Richard Jaeckel, fut lui aussi redistribué et confié à Michael Cavanaugh, un acteur entrevu dans de nombreuses séries (il a joué un procureur dans Santa Barbara  et un commissaire dans Rick Hunter, notamment).

Plutôt que de lui adjoindre un autre scientifique on le flanqua d'un assistant un peu candide, Wylie, joué par Patrick Culliton. Dans le film en effet le scientifique finissait par se ranger du côté de l'extraterrestre et le laissait s'en aller. La série, s'appuyant sur une opposition répétitive entre l'extraterrestre et l'agent fédéral, s'accommoderait plus facilement d'un personnage de second plan, amené à rester dans l'ombre de son patron. La série se concentre ainsi sur l’opposition entre le traqueur et le traqué car, soulignent les producteurs, le rôle d’allié occasionnel sera tenu dans les différents segments du show par les personnages épisodiques, qui rendent caduc la présence du scientifique incarné dans le film par Charles Martin Smith.

 

JE EST UN AUTRE

Le premier épisode montre donc le retour du Starman sur la Terre. Comme il a besoin, pour prendre forme humaine, de "cloner" l'ADN d'un être mort depuis peu, il emprunte un nouveau "véhicule" et se paie la tête d'un reporter dont l'avion s'est écrasé dans les montagnes. Robert Hays joue ainsi le journaliste juste avant sa mort puis l'extraterrestre qui a reproduit son corps.

Cette nouvelle identité offre des possibilités inédites puisque, cette fois, les gens que va rencontrer l'alien ignorent la mort de l'homme dont il a pris les traits. Il va donc devoir jouer d'astuce et d'à propos pour emprunter non seulement le corps de son "hôte" mais aussi sa vie, sa personnalité, son passé, ce qui donnera lieu à quelques scènes amusantes et à d'inévitables quiproquos, notamment dans l'épisode "Les meilleurs amis".

Devenu donc Paul Forrester, l'extraterrestre retrouve son fils, Scott Hayden, dans une institution de Seattle. Réchappé miraculeusement d'un accident de voiture qui a coûté la vie à ses parents adoptifs, l'enfant refuse d'abord de croire que l'inconnu est son père, jusqu'à ce qu'une cassette laissée par Jenny Hayden lui apprenne la vérité. De plus, Paul (appelons-le comme ça maintenant) possède une petite sphère identique à celle que Scott tient de sa mère, et qui a la particularité (ce n'est qu'un début...) de s'illuminer curieusement à son contact.

Au sujet de ces sphères Robert Hays rapportait une anecdote amusante. L'idée de les appeler ainsi viendrait de la difficulté de les nommer plus simplement "boules", ce qu'elles sont néanmoins. Quoiqu'il fût plein d'humour, l'acteur s'imaginait mal disant sérieusement à l'écran qu'il allait "prendre ses boules". Cela faisait peu sérieux... Les sphères des deux protagonistes leur serviront à maintes reprises à se défaire de situations délicates, grâce aux pouvoirs dont elles sont détentrices. En se concentrant très fort, en effet, les personnages peuvent libérer une énergie assez dévastatrice : Scott en fera l'expérience dans l'épisode "Des lumières bleues dans la ville", où il produira maladroitement une gerbe de lumières bleues (comment, vous aviez deviné ?) en voulant vérifier son influence sur l'objet fabuleux. Plus tard, il parviendra plus efficacement à faire fondre la serrure d'une cellule où l'aura enfermé un shérif un peu trop zélé.

 

ON THE ROAD AGAIN

Starman, cependant, ne mise pas sur les effets spéciaux. Plutôt rares, ceux-ci sont toujours subordonnés à l’histoire et non l’inverse, comme c’était d’ailleurs déjà le cas dans le film. « On ne peut pas rivaliser avec les films de cinéma, ni même avec les gens de télé qui utilisent [les effets spéciaux] », déclarait le producteur James Hirsch. « On ne veut pas essayer de le faire. » Dès le début en effet l’idée des producteurs est clairement de faire de la série une formule centrée sur les personnages, où la nature extraterrestre du protagoniste ne sera, somme toute, qu’un élément parmi d’autres. Le souvenir du Fugitif est présent à leur esprit aussi bien que d’autres séries inspirées du même schéma, comme L’Incroyable Hulk. L’image du Starman et de son fils sur les routes, à la fin de l’épisode pilote et de plusieurs autres par la suite, évoque d’ailleurs immédiatement dans l’esprit de n’importe quel téléphile celle de David Banner reprenant chaque semaine sa longue errance à travers le pays, le sac en bandoulière et le pouce levé. Quelques années plus tard, la même image conclura l’épisode pilote d’un autre road movie réussi, L’Homme de Nulle Part, qui revendiquera plus ouvertement que les autres, peut-être, une parenté avec l’un des classiques du « maître » Hitchcock, La Mort aux Trousses. (Puisqu’on est au rayon littérature, rappelons en passant que le créateur du Fugitif avait lui-même en tête un chef-d’oeuvre du patrimoine littéraire mondial, puisque son duo traqueur-traqué s’inspirait ni plus ni moins du couple Valjean - Javert dans Les Misérables. Le road movie à l’américaine a donc de qui se réclamer...)

L’odyssée de Starman et de son fils n’a cependant pas le ton tragique, oppressant, de celles d’un Kimble ou d’un Banner. Certes, ils doivent fuir pour ne pas tomber entre les mains de l’agent Fox, qui s’empresserait de les confier à une horde de savants malintentionnés avec mission de mettre à nu les secrets de l’« être venu d’ailleurs » (on reconnaît là une intrigue à la Charlie, de Stephen King, également au centre de E.T.). Mais ici, six bonnes années avant le grand débarquement de l’autre Fox (Mulder, encore un Martien...), point de silhouettes menaçantes vêtues de combinaisons à la Strange World, ni de grand complot gouvernemental orchestré par d’inquiétants Hommes en Noir. L’agent George Fox, comme son illustre successeur, est considéré par ses pairs comme une sorte d’illuminé monomaniaque, obsédé par la capture d’un prétendu extraterrestre (le journaliste McGee, dans Hulk, avait le même problème), mais autant le phénomène qu’il traque inlassablement est parfaitement inoffensif autant lui-même est tout sauf réellement dangereux.

 

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LES MALHEURS DE FOX

En conséquence, le personnage de Fox, même s’il a pour fonction d’entretenir une menace et de « dynamiser » un peu l’errance des héros, qu’il piste sans relâche à la manière des Limiers de L’Age de Cristal, manie son épée de Damoclès comme un Don Quichotte et est sans cesse ridiculisé. Conformément à la règle en vigueur dans la grande bible des road movies, il a en général un train de retard sur ses proies et, lorsqu’il lui arrive de les suivre de très près, voire de leur mettre la main dessus, ce qui se produit tout de même plusieurs fois dans la saison, il est joué immanquablement par des témoins rétifs voire complices qui permettent au père et au fils de reprendre leur route.

Les crises de colère de l’agent Fox, proches parfois de la démence (demandez à sa secrétaire ou à ses collègues de bureau), en font une sorte de diablotin ridicule, une comparaison qu’encourage sa petite taille : on sourit, à la fin de « Fièvre », de le voir emporté sans ménagement par deux infirmiers baraqués qui le soulèvent avec facilité malgré ses protestations véhémentes. Il faut avouer que, dans un hôpital surtout, un type qui hurle qu’il est agent fédéral et qu’il traque un alien a de quoi susciter la perplexité, sinon le doute.

Les producteurs ont pris soin pourtant de ne pas faire du personnage un pantin sans envergure. Ridiculisé certes, Fox n’en est pas moins un danger pour Starman, non pas tant parce qu’il représente un gouvernement lointain, dépersonnalisé, que parce qu’il est un obstacle permanent à la réunion de l’extraterrestre avec son fils et à la quête qui motive leur errance à tous deux : retrouver Jenny Hayden, la mère de Scott, la seule humaine que Starman ait jamais aimée. De plus, les scénaristes ont pris soin de lui conserver une once d’humanité : à la fin de « La sonde », il paraît heureux pour le Dr Katherine Bradford que Starman a aidée à retrouver le signal d’une sonde spatiale perdue deux ans plus tôt dans l’espace. A cet instant, le regard tourné vers les écrans qui font défiler les données envoyées par la sonde et l’esprit dans les étoiles, Fox cesse d’être antipathique, et l’on devine que son opiniâtreté cache, aussi, une réelle passion pour ce que les étoiles ont à leur apprendre. Cette manière de donner vie même au « méchant » de l’histoire est significative de l’optimisme que la série a choisi de mettre en avant, au risque parfois de paraître simpliste, ce qui, on le verra plus loin, n’est pas toujours le cas.

 

FAMILY BUSINESS

Un bon road movie se doit d’offrir à ses héros un enjeu important, suffisamment passionnant pour que le public puisse partager la quête des personnages. Kimble cherchait un assassin et la preuve de son innocence (comme, bien plus tard, les héros du Rebelle et de Two), Logan et Jessica recherchent le Sanctuaire, un refuge pour les fugitifs, dans L’Age de Cristal, et Banner espère trouver un remède au destin tragique qu’il partage avec sa verte moitié. Toujours, l’enjeu proposé aux héros est significatif du ton donné à la série et oriente une partie des intrigues. En pleine crise de la famille, au milieu des années quatre-vingt, Starman et son fils cherchent deux choses : se connaître, d’abord, afin de rattraper le temps perdu et de grandir ensemble (l’extraterrestre, étranger parmi les hommes, est un enfant avide de savoir, comme le sera plus tard le Caméléon), et surtout retrouver la femme qui, seule, leur permettra de former une famille.

Le coeur de Starman n’est donc ni policier ni à base de thriller politique. C’est la famille qui est la grande affaire des héros, et la série tout entière est plus proche des futures Routes du Paradis que des X-Files. Voilà pourquoi les effets spéciaux se font discrets, au profit des rapports qui se nouent peu à peu entre les protagonistes. Les premiers épisodes en particulier s’attachent à suivre les sentiments de l’enfant à qui un inconnu vient révéler un jour qu’il est son père. Par souci d’efficacité, les producteurs Henerson et Hirsch font intervenir dans le pilote une sorte de deux ex machina à travers une cassette que sa mère a enregistrée à l’attention de Scott et qui lui est remise justement quand son père ressurgit (le hasard a parfois de ces fantaisies !). La sphère que possède l’adolescent et dont l’étranger lui montre une réplique exacte, douée des mêmes pouvoirs mystérieux, matérialise la relation existant entre les deux personnages, qui finissent par s’enfuir ensemble lorsque l’agent Fox fait son entrée en scène.

Tout n’est pas pour autant gagné. Le premier contact a été difficile, la suite le sera tout autant. Dans le deuxième épisode, « Tel père, tel fils », Scott et son père poursuivent l’apprentissage de la famille et apprennent à se connaître. L’enfant, s’il a admis l’idée que son père était un extraterrestre, ne lui fait pas encore confiance. Il faudra une épreuve imposée par l’extérieur et la rencontre d’un autre tandem filial, sorte de double féminin des héros constitué d’une mère et de sa fille également en fuite, pour que l’ado habitué à la solitude ouvre son coeur à l’étranger. Au terme de cette épreuve ô combien initiatique, l’enfant accorde à son compagnon le nom de père, et un sourire.

Le troisième épisode achève de mettre en scène les retrouvailles et la lente maturation des sentiments. En expérimentant la jalousie lorsque Scott se prend d’amitié pour un adulte plus « cool » que lui, Starman éprouve à son tour la difficulté d’aimer et accomplit d’une certaine manière le même rite de passage que son fils dans l’épisode précédent. Les voilà enfin sur la même longueur d’onde, ce qui se traduit par une virée à moto à la fin de l’histoire, conclusion d’une sorte de traversée du désert initiatique, la moto ayant été le premier motif de discorde au début de l’épisode. Dès le quatrième opus, le père et le fils cheminent de conserve et entament l’étape suivante : l’apprentissage de la vie, chacun ayant autant à apprendre de l’autre.

 

UNE PROGRAMMATION SUICIDAIRE

Loin donc d’être une « simple » série de science-fiction, Starman est avant tout un programme familial, l’une de ces histoires humanistes comme les Américains savent si bien en raconter, de La Petite Maison dans la Prairie à la famille turbulente de Huit ça suffit. La différence, c’est que cette série-là ne parle pas d’une famille unie mais, selon les mots de C.B. Barnes, « plutôt d’une relation. Elle parle de liens affectifs, de la construction d’un pont » entre un « homme » et son fils, ce qui la met d’emblée à la portée d’un large public.

On ne peut que s’étonner, du coup, que la série n’ait pas eu le succès escompté, mais la curieuse stratégie de programmation d’ABC n’y est certainement pas étrangère : la chaîne, en effet, programma la série le vendredi soir, face à des géants comme Falcon Crest et La Loi de Los Angeles, puis la déplaça au samedi, l’opposant tour à tour à Dallas, Deux Flics à Miami ou le sacrosaint Cosby Show. De quoi couler plus d’une série, quelles que soient par ailleurs ses qualités ! « C’était ridicule », déclarait C.B. Barnes. « De plus, nous avons été annulés plusieurs fois. Personne ne savait jamais quand diable on pouvait nous voir ! » James Hirsch, en apprenant que la série serait opposée d’entrée aux grosses pointures du vendredi soir, se dit qu’il vaudrait peut-être mieux changer le titre de la série en « Le créneau de la mort » et ne put que s’étonner qu’ABC diffuse un programme résolument familial comme Starman, conçu comme un produit léger et distrayant, un soir traditionnellement occupé par les soap operas luxueux. L’un des épisodes, d’ailleurs, se fera l’écho de cette co frontation en faisant dire à un personnage qu’elle connaît tout des héros de soap operas : « Krystle, J.R. », etc. (Il s’agit de l’aveugle Julie dans l’épisode « Appearances »)

Hirsch, cependant, va chercher plus loin encore les causes de l’échec de la série, échec finalement tout relatif puisque Starman fit un meilleur score le vendredi soir que bien d’autres programmes d’ABC dans la même case horaire. Le problème, selon le producteur, a commencé avec la présentation de la série à la presse. En l’absence d’un seul épisode achevé  -  et pour cause, puisqu’aucun scénario n’était encore bouclé lorsqu’ABC décida de présenter le programme à la presse  -, ABC montra aux critiques une cassette d’une trentaine de minutes établissant les bases du programme. D’une qualité déplorable, filmée en video et montée dans la précipitation avec des musiques diverses (notamment du Jean-Michel Jarre), cette cassette est une suite de situations mettant l’accent sur le spectaculaire bon marché à travers des effets pyrotechniques plutôt cheap. Michael Douglas assure lui-même la promotion de son produit, jouant le rôle de cicerone, mais on peut comprendre que beaucoup de journalistes n’aient guère été convaincus par ce montage maladroit que Hirsch qualifiera lui-même de « film d’amateur ». D’après Robert Hays, qui incarnait Starman, cette cassette n’était pas destinée à la presse mais aux responsables de la chaîne et n’aurait jamais dû être montrée aux journalistes. Quoi qu’il en soit, elle le fut et un journaliste put écrire, avant même la diffusion de la série : « Starman prouvera que la science-fiction ne peut pas marcher à la télévision ».

Comme si cela ne suffisait pas, ABC encouragea presque la désaffection du public en « oubliant » de promouvoir convenablement sa série. Même le double épisode commandé par la chaîne, où les héros devaient retrouver enfin Jenny Hayden, l’objet même de leur quête, passa presque inaperçu, souffrant en premier lieu de la diffusion cérémonielle des Oscars et, aussi, du déplacement de la série au samedi quelques semaines plus tôt. L’audience continua de baisser et la chaîne se désintéressa de la série, de même d’ailleurs que la Columbia, qui la produisait.

 

 

STARMAN, LE FILM

 

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Tout commence en 1977, avec le départ de la sonde Voyager II, par laquelle les Hommes invitent les autres formes d’intelligence de l’univers à visiter leur planète. A l’intérieur, un videodisque contenant les rudiments d’une quarantaine de langues ainsi que des images et diverses musiques censées aider d’autres formes de vie à comprendre les civilisations humaines. L’idée qui préside au lancement de cette sonde, précédée d’ailleurs de Voyager I, est un esprit de communication et de paix, l’idée que d’autres formes d’intelligence, si elles existent, pourraient avoir envie d’entrer en contact avec la Terre. Mais qui a réellement réfléchi à l’éventualité d’une telle rencontre, en dehors des écrivains et des cinéastes ? Et ceux qui ont envoyé cette invitation ont-ils songé aussi à préparer un comité d’accueil approprié ?

C’est la question que se pose sans doute, à sa manière, l’intelligence qui, ayant croisé Voyager II quelque part du côté de Saturne, décide en 1984 de répondre à une si engageante invitation. Car si elle rencontre bien un comité d’accueil, celui-ci n’est pas vraiment à l’image de ce que promettait le contenu du videodisque. La scène finale du film, où l’on voit un ballet d’hélicoptères armés jusqu’aux pales poursuivre la terrienne Jenny Hayden et l’extraterrestre ayant pris forme humaine (selon l’expression consacrée par plus de quarante ans d’invasion alien sur les écrans), résume à elle seule la distance entre l’esprit de Voyager II et la réalité. Du moins pour ce qui est du gouvernement américain, connu pour son ardeur va-t-en-guerre, mais qui osera prétendre que le Starman eût reçu meilleur accueil sous des cieux moins étoilés ?

 

UN FILM DRÔLE ET CHALEUREUX

En confiant à John Carpenter la réalisation de ce film au scénario somme toute conventionnel, le producteur Michael Douglas voulait surprendre. Les gens, déclarait-il dans le dossier de presse du film, « seront surpris de l’aisance avec laquelle il traite cette histoire, qui est à la fois tendre, drôle et extrêmement mouvementée ». Et en effet le réalisateur de Fog et New York 1997, qui venait de créer l’événement avec un Halloween inquiétant à souhait, renonce cette fois aux effets de style et d’ambiance pour se faire le témoin d’une histoire d’amour touchante et sobre. Si le film s’ouvre sur les étoiles et suit un temps Voyager II dans son périple intersidéral, très vite les effets spéciaux cèdent la place aux personnages, dont la rencontre et la relation progressivement approfondie occupent l’essentiel de l’histoire.

Comme E.T., qui se contentait de suggérer la menace des services gouvernementaux et s’intéressait essentiellement à la relation de la créature extraterrestre et du petit garçon qui l’avait recueillie, Starman ne cède qu’une portion congrue aux activités des militaires et de George Fox, qui apparaît d’ailleurs très peu. Statique, rigide, Richard Jaeckel offre de Fox une image unidimensionnelle, celle d’un organe déshumanisé au service de la Raison d’Etat. La découverte et la connaissance n’intéressent pas Fox, qui ne songe qu’à capturer la « créature » perçue comme une menace. Dans quelques séquences qui ponctuent l’odyssée de l’extraterrestre et de son alliée humaine, Fox le renard est confronté à son double doué, lui, d’humanité, le scientifique Mark Shirmin. Ce dernier n’oublie pas que ce sont les hommes qui ont invité le Visiteur et sa motivation est à l’image du « message » de Voyager II : rencontrer, communiquer et connaître.

 « J’ai été d’emblée séduit par le scénario de Starman, que m’avaient adressé les directeurs de la Columbia », affirmait le réalisateur. « J’ai trouvé un ton drôle et chaleureux, avec tous les ingrédients nécessaires à un bon film. » Le scénario connut plusieurs versions, certaines tirant davantage vers la science-fiction, avant d’accorder une place prépondérante au côté romantique. Si Bruce A. Evans et Raynold Gideon sont seuls crédités au générique, c’est Dean Riesner qui, selon Carpenter, était responsable en grande partie de cette réécriture. L’intrigue générale est proche du Terminator de James Cameron sorti l’année précédente, qui constituait également un road movie mouvementé, à ceci près que l’extraterrestre a la candeur de la « créature » de Spielberg et que la menace réside du côté des hommes, non du Visiteur d’outre-espace (ou d’outre-temps dans le cas du Terminator).

 

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LE NOUVEAU MESSIE

Si l’idée du Visiteur ingénu découvrant avec curiosité et parfois incompréhension les coutumes d’un monde étranger n’est pas nouvelle (Voltaire l’esquissait au dix-huitième siècle dans son Micromégas et l’idée était en vogue durant les Lumières, l’étranger prenant tour à tour l’apparence d’un « être venu d’ailleurs », celle d’un Indien ou d’un autre voyageur exotique, comme dans les Lettres persanes de Montesquieu), le Visiteur du film doit beaucoup au jeu de Jeff Bridges. Difficile de faire plus sobre : ayant reproduit à l’identique le corps du défunt Scott Hayden, à partir d’un cheveu scotché à l’intérieur d’un album de photos (le clonage n’était pas encore le sujet pointu et brûlant qu’il est devenu...), mais n’ayant aucune expérience d’un tel « véhicule » puisque lui-même est constitué d’énergie pure, désincarné, l’extraterrestre se meut comme un androïde maladroit et rigide, un Robocop nu (il a cloné le corps, pas les vêtements) que son inexpression rend légèrement inquiétant. Autant la « créature » est vierge de toute expérience humaine, autant le corps qu’elle s’est constitué à partir d’une simple empreinte ADN est vierge de toute expression identifiable, inapte donc à imprimer dans sa chair les mouvements de l’âme et du coeur  -  deux notions dont la créature n’a d’ailleurs aucune idée.

Ce qu’apprend l’extraterrestre dans l’heure et demie qui le sépare de la fin du film, c’est non seulement à éprouver des sentiments et des émotions proprement humains, mais à les traduire dans une enveloppe seule capable d’entrer en contact avec l’Autre. Du coup, il apprend aussi à penser l’Autre, concept tout à fait nouveau puisque, il l’explique à Jenny Hayden, « chez lui » tout est Un, indivis, insécable. Cette notion d’identité appelle aussitôt l’idée de divinité et il est tentant de voir en Starman une sorte de nouveau Messie, appelé par les hommes avec toute l’ouverture et l’espérance que procure la foi mais finalement persécuté par ceux-là mêmes qui l’attendaient et  -  pire  - l’ont invité ! L’incarnation du Starman s’inscrit naturellement dans cette métaphore évidente, de même que le retour de la créature auprès des « siens » (un mot creux en l’occurrence puisqu’ils ne font qu’un) à la fin du film et l’image d’un peuple « élu » (les Américains remplacent les Juifs dont ils ont repris le concept de Terre Promise) qui se retourne contre Celui qui est venu en paix. Comble de similitude, l’extraterrestre est capable de miracles, rendant la vie à un daim et à Jenny Hayden elle-même. Pour accentuer encore la comparaison et souligner ce que les Hommes auraient pu partager avec ce Visiteur tour à tour désiré, craint et chassé, le Starman apprend au scientifique Shirmin (tiens, serait-il juif ?) que son « peuple » (encore un mot creux, mais on manque de termes adéquats...) est déjà venu sur la Terre, curieux de l’espèce humaine qui semblait promise à un développement noble et intéressant. Et comment ne pas remarquer que la nature de l’alien, une boule d’énergie bleue, est en accord troublant avec la Terre, connue comme « la planète bleue » ? Malheureusement pour Starman, la Terre Promise se révèle bien éloignée du message de foi dispensé par Voyager II. Mise en doute du Message (Voyager II remplace la Bible dans ce rôle) ou classique dénonciation de la cruauté humaine ? Que l’homme soit pétri de contradictions et déchiré entre un désir sincère de partage et un égoïsme volontiers destructeur n’a rien de nouveau et ce n’est pas ce qui retient notre attention dans le film de Carpenter (qui ne s’y attarde d’ailleurs pas non plus). La mise en cause de l’idée de Terre Promise, en revanche, n’engage pas seulement un contenu mystique auquel on est libre de se déclarer allergique mais également la conquête de l’espace qui est posée en préambule de l’histoire et l’accompagne en filigrane tout au long du périple de l’Homme venu d’ailleurs. Si la Terre Promise est vraisemblablement décevante et qu’on n’est finalement nulle part mieux que chez soi, à quoi bon envoyer des messages dans l’espace, a fortiori si on n’est pas prêt à en assumer le contenu ?

Par ce double postulat Starman, le film, se situe à la charnière d’une époque de religion et d’une ère nouvelle promise par des innovations technologiques sans précédent. Goûtant désormais la possibilité d’atteindre les étoiles, l’Homme ne se contente plus de regarder le ciel pour y découvrir le visage d’une divinité, il le voit, ce ciel, comme une nouvelle frontière à franchir, au-delà de laquelle existent encore des choses, de la matière, des êtres peut-être, doués d’une forme d’intelligence et de volonté. Des êtres qu’il voudrait proches, accessibles, pacifiques, mais qu’il ne peut s’empêcher de craindre car l’idée même d’expansion, fût-ce celle du savoir, s’accompagne de l’idée de conquête qui elle-même (surtout pour un Américain) est indissociable d’une autre idée, plus redoutable encore, celle de la colonisation, donc de la menace. Parce qu’il est promesse et puissance à la fois, le nouveau Messie ne peut, par nature (celle des hommes...) qu’être persécuté.

 

DEVENIR UN HOMME

A cette thématique mystico-philosophique s’en ajoute une autre, plus concrète. Parce qu’il est Un et qu’il se retrouve incarné dans une enveloppe (autant dire dans un nouveau concept), parce qu’il fait l’expérience de l’altérité et de la différence, le Starman est aussi initié à une notion toute nouvelle pour lui : l’individu. Si l’Autre n’existe pas, aimer, parler, échanger n’ont aucun sens. S’affirmer, se découvrir, explorer et exprimer des caractères propres non plus. Or, c’est tout cela que va devoir assumer le Visiteur en trois jours, le temps à l’intérieur duquel il doit avoir regagné le point de rendez-vous avec « les siens ». D’abord dépendant de l’humaine Jenny Hayden qui lui fournit une voiture et un modèle à imiter (la scène du « cri », qui répond à une scène analogue dans E.T., est amusante et significative, elle insiste sur la nature mimétique de la « créature » autant que sur le concept  -  classique  -  de « miroir » par lequel chacune des créatures en présence inspire à l’autre la même frayeur et les mêmes interrogations), l’extraterrestre apprend, à une vitesse forcément extraordinaire étant donné la durée du film et la brièveté de son séjour sur Terre, à contrôler son corps (ses mouvements), son visage (ses expressions) et un langage autonome, trois étapes indispensables pour parvenir à un échange avec l’humaine Jenny Hayden.

Ce faisant, le Starman n’est plus tant une réplique du Messie qu’un homme en « modèle réduit », la réduction s’opérant ici sur le temps et non sur la taille. Passant en quelques instants de l’état de molécule à celui d’adulte, le Starman se retrouve propulsé dans un monde inconnu et hostile à l’intérieur d’un corps déjà achevé et qu’il ne maîtrise pas. La scène de la transformation, réalisée par trois des plus éminents spécialistes du maquillage spécial, Dick Smith (Au-delà du Réel), Rick Baker (Greystoke, La Belle et la Bête version télé) et Stan Winston (Terminator, Manimal), est impressionnante de réalisme. D’emblée, elle confère au Visiteur une humanité qu’il est pourtant loin de posséder en le montrant sous l’apparence d’un enfant à peine formé, vulnérable sous le regard atterré de Jenny Hayden. Le décalage entre la fragilité et la frayeur qu’elle engendre est à l’image du rapport qui, bien malgré lui, unira l’extraterrestre à la race humaine durant tout le film.

Cette fragilité sera présente tout au long de l’histoire, d’abord parce que le Visiteur n’est pas préparé à l’hostilité qu’il va rencontrer et dont il n’a même pas toujours conscience, ensuite parce qu’il ne dispose d’aucun super-pouvoir capable de réduire en poussière toute l’espèce humaine. Non qu’il soit venu sans « arme » : les sphères d’argent qu’il a apportées avec lui génèrent une énergie capable de foudroyer un arbre ou de le protéger lui-même d’une explosion monumentale. Mais il n’en a qu’un nombre limité et on le voit les utiliser l’une après l’autre, toujours pour se défendre ou soigner. Lorsqu’il décide de faire don de l’avant-dernière à Jenny Hayden afin de lui rendre la vie, on sait qu’il ne lui en reste plus qu’une et qu’elle constitue sa dernière défense contre l’agressivité meurtrière des hommes, alors à son paroxysme. Situation d’autant plus dramatique que cette dernière boule est celle que l’extraterrestre doit laisser à Jenny en partant, et qu’elle donnera ensuite à leur fils, le Scott de la série.

La fragilité est aussi dans l’innocence du Starman. Qu’il suive docilement Jenny en se laissant tirer par la main ou qu’il s’accroche à ses basques jusque dans les toilettes des dames d’une station-service, il fait constamment figure d’enfant ayant besoin désespérement d’une mère entre les mains de laquelle il remet son existence : s’il n’a pas rejoint dans trois jours le point de rendez-vous où l’attendra le « vaisseau-mère » qui le ramènera chez lui, il mourra. Une sentence qu’il énonce sans émotivité, comme un simple constat, mais qui contribue à éveiller la curiosité de l’humaine et plus tard sa compassion.

 

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UNE THÉMATIQUE DU REGARD

Curiosité et compassion sont également les émotions premières de l’Homme venu d’ailleurs face au monde qu’il découvre par haltes successives. Le regard a ici une importance fondamentale. C’est par un effet de caméra subjective que l’on épouse le point de vue de l’extraterrestre sur la cabane de Jenny Hayden, alors qu’il n’a pas encore « revêtu » l’identité de son mari défunt, Scott Hayden. Glissant sur les objets, s’arrêtant sur certains d’entre eux, les plus intéressants, comme s’il sentait précisément l’intérêt qu’ils peuvent avoir pour lui, l’alien prend contact avec la Terre exactement comme il a approché la sonde Voyager II quelques minutes plus tôt, au terme de la séquence inaugurale. Il observe, écoute, et finalement imite ou reproduit ce qu’il a vu et entendu. Son incarnation en Scott Hayden est la meilleure démonstration d’un processus d’appropriation qui constitue la seule manière de la « créature » de prendre contact avec ce monde nouveau.

Mais en devenant Scott, le Starman ne se contente pas de redonner vie à un souvenir (c’est dans un album de photos qu’il « trouve » les mèches de cheveux qui vont lui permettre de cloner l’humain après avoir étudié sa physiologie à partir des photographies) : il épouse aussi la logique du regard de Jenny Hayden, la veuve, qui quelques minutes plus tôt contemplait en pleurant les images de son mari défilant sur un écran blanc. Ces images serviront ensuite de modèle au Starman incarné pour une première leçon de mimiques et de gestes humains.

La logique du regard induit naturellement le rapport du Starman au monde qui l’entoure. Contraint de regarder pour imiter, il est amené peu à peu à comprendre. Comme l’enfant, il interprète ce qu’il voit et réagit à sa manière, avec générosité et candeur, par exemple en rendant la vie à un daim abattu par un chasseur et exposé comme un trophée sur le capot de sa voiture. Ce faisant, il s’attire la haine du chasseur, non par provocation délibérée mais par ignorance des « coutumes » et des rites terriens. L’humour surgit de manière inattendue (ou attendue, selon les cas) lorsque, frappé par le chasseur, l’alien réagit de la manière chez lui la plus naturelle : en imitant le comportement du chasseur, qu’il frappe en retour... avant de plier sous l’assaut d’un groupe de braves campagnards venus à la rescousse de leur ami.

Si le regard reste omniprésent dans le film, à travers les objets (les photos, la télévision, les vitrines des restauroutes) et les comportements (le Starman observant Jenny dans son sommeil), l’humour est également très important. Il prolonge et traduit à la fois l’innocence du Visiteur, en privilégiant la tendresse et la participation plutôt que la dérision et l’exclusion. On rit des malentendus et des situations non par réaction contre la naïveté de l’extraterrestre mais par sympathie et compassion, parce que son innocence est celle qu’on aimerait (peut-être) avoir conservée, et que son exemple nous démontre à quel point cette innocence est incompatible avec le monde réel (un constat amer qui est sans doute l’une des découvertes fondamentales du passage de l’enfance à l’âge adulte  -  mais je laisse les psychologues disserter là-dessus).

Etre humain en devenir, le Starman n’est qu’une projection de nous-même. Le regard qu’il porte sur le monde, qu’il définit d’emblée comme « hostile » en contactant « les siens » par le truchement de l’une de ses sphères, oriente forcément le nôtre. D’où l’intérêt de réduire au minimum la participation de George Fox : les deux êtres ne sont jamais mis en présence, et la menace que Fox fait peser sur l’extraterrestre est purement théorique, du moins jusqu’à la séquence finale, où les hélicoptères ouvrent le feu sur Jenny Hayden et son protégé dans le désert de l’Arizona, alors qu’ils descendent dans le Meteor Crater où le Visiteur doit retrouver le vaisseau venu le chercher. La personnalité de Fox n’étant guère révélée, on ne peut ni le détester ni prendre son parti. On ne saura jamais pourquoi il agit ainsi, sinon par devoir et soumission absolue à un Etat dont on ne verra d’ailleurs aucune autre émanation. Personnage apparemment omnipotent, Fox est l’expression d’une attitude possible face à une « rencontre du troisième type », mais une seule de ces attitudes. Le scientifique Shirmin en exprime une autre, et Jenny Hayden une autre encore, au même titre que divers personnages de second plan rencontrés au cours du périple à travers les Etats-Unis.

L’impossibilité de détester simplement Fox, qui fait office de méchant dans le film, permet de se concentrer sur le coeur de l’histoire: la relation amoureuse qui se noue peu à peu entre le Visiteur venu des étoiles et sa « mère » humaine, qui devient à mesure que le Starman grandit et acquiert une personnalité propre son amie puis sa maîtresse, l’aidant à découvrir en trois jours les différentes facettes de la féminité. Peur, compassion, tendresse, compréhension, amour enfin constituent les étapes obligées de l’initiation du Visiteur projeté dans le corps d’un homme. En trois jours, le Starman aura à sa manière incarné (comme son évangélique prédécesseur) une sorte de Trinité : le Saint-Esprit (la lumière bleue qui s’extirpe du cratère creusé par l’astronef puis glisse silencieusement sur la surface du lac en direction de la cabane de Jenny, au début du film), le Fils puis, au terme de son voyage, le Père (de là à voir en Jenny une nouvelle Marie, il n’y a certes qu’un pas  -  franchissez-le si vous voulez...).

Tout ce parcours est suivi par la caméra de Carpenter avec une simplicité qui a pu surprendre de la part du réalisateur de films d’épouvante particulièrement angoissants. Aujourd’hui encore, Starman fait figure d’oeuvre atypique dans la filmographie de Carpenter. La sobriété des effets spéciaux (omniprésents mais discrets), la simplicité des personnages et de la narration, le jeu tout en nuances des acteurs laissent une large place aux sentiments qui se dessinent lentement entre les protagonistes. La scène dans l’hôtel, où la vision d’un film romantique à la télévision éveille la curiosité du Starman à l’égard de Jenny, celle de l’explosion dont l’alien sort nimbé de bleu, tenant la jeune femme dans ses bras en une sorte de Piéta inversée (image christique ô combien), celle encore du train lorsqu’il annonce à Jenny, après avoir partagé avec elle une nuit d’amour, qu’il lui a donné un fils, enfin la scène finale des adieux où les amoureux sont coupés du reste du monde par une sorte de faisceau d’énergie qui recouvre le Meteor Crater sont les points culminants de cette relation tour à tour inquiétante, amusante et touchante qui fait de Starman une version adulte du E.T. de Spielberg.

 

SPOTLIGHT STARMAN

Les gens de Spotlight Starman ne se sont pas trompés sur ce que nous voulions faire, mais les critiques se sont complètement trompés.
James G. Hirsch, producteur de Starman (la série)

Le groupe Spotlight Starman est une curiosité. Non parce qu’il réunit des fans de nombreux pays autour d’une passion commune, celle d’une série télévisée  -  ce qui est devenu aujourd’hui assez commun  -, mais parce qu’il est sans doute l’un des premiers à avoir eu une telle influence et déployé autant d’efforts pour célébrer, explorer et défendre une série annulée au bout d’une seule saison de diffusion. Il serait criminel de ne pas lui consacrer une part de ce dossier, d’autant que sans l’un de ses animateurs, l’Américain Todd Andrews, et sans l’un de ses contacts, Kathy Maxwell d’Australie, ce dossier n’aurait tout simplement pas pris une telle ampleur. C’est lui qui, le premier, m’a proposé son aide, donnant de son temps et s’impliquant réellement pour encourager ce qui au départ ne devait être qu’un petit dossier. Et c’est elle qui, de l’autre bout du monde, a consacré des heures à dupliquer tous les épisodes pour que je puisse les visionner et parler de la série en connaissance de cause.

Spotlight Starman fut créé en 1987 par cinq personnes originaires du Texas, de Californie, du Minnesota et de Washington. Leur but : dénicher et réunir des centaines de gens à travers le pays partageant leur intérêt pour la série Starman et, avec eux, faire pression sur les dirigeants des studios pour faire revenir la série. Leurs efforts, on le sait maintenant, ont été vains sur ce point, même s’il fut question à un moment de tourner une mini-série ou des téléfilms réunissant les acteurs de la série. Mais leur conviction et leur énergie se sont communiqués à d’autres fans à travers le monde, au point que le groupe s’appelle aujourd’hui Spotlight Starman International et possède des cellules actives en Australie, Allemagne et Afrique du Sud. Une vraie entreprise, mais désintéressée.

Je pense que même George Fox pourrait prendre des leçons de détermination des gens de Spotlight Starman.
Michael Cavanaugh, alias Fox dans la série

Spotlight Starman International organise régulièrement des conventions locales, nationales, voire internationales auxquelles ont assisté les acteurs, les producteurs et d’autres membres de l’équipe de Starman. Le magazine américain Starlog a consacré plusieurs articles à ces manifestations qui se distinguent par le nombre de participants mais aussi par une idée originale que le groupe a été l’un des premiers à mettre en pratique : les bénéfices de ces conventions vont en effet à des oeuvres de charité ou des organisations à caractère social. Depuis 1987, le SSI a ainsi fait des dons à la société Cousteau, à une association luttant contre la maladie d’Alzheimer, aux vétérans du Viêtnam, au Peregrine Fund (qui a prêté son concours à la réalisation d’un épisode intitulé justement « Peregrine ») et à d’autres causes oeuvrant pour les droits de l’enfant, l’environnement ou la lutte contre la maladie.

Les membres du groupe ont également réalisé divers produits pour promouvoir la série, du tee-shirt aux cassettes audio. Couvrant tous les âges (de 4 à 90 selon son site internet), le groupe regroupe des gens appartenant à toutes sortes de professions : éducation, médecine, religion, services sociaux, sciences, milieux d’affaires ou artistiques. A plusieurs reprises les acteurs et les producteurs de Starman ont exprimé leur reconnaissance et leur admiration au SSI, même si sa ténacité n’a pas ressuscité la série. La rediffusion de Starman sur Sci-Fi Channel (qui a « sauvé » de la cancellation la série Sliders il n’y a pas si longtemps) a constitué l’un des signes positifs de cette ténacité, et les fans espèrent encore un retour, comme ce fut le cas pour Star Trek ou la série Alien Nation.

 

 

Ce dossier est dédié à Todd Andrews, de l’association Starman Spotlight, et à Kathy Maxwell, sans qui il n’aurait jamais été possible. Greetings and Blue Lights, Kathy & Todd !

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