Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n°17 (juin 2004, épuisé)

 

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La nostalgie joue à plein pour Leonard Goldberg, ex-partenaire d’Aaron Spelling dans les années 70-80 : après Drôles de Dames qui rencontra au cinéma le succès que l’on sait sous l’égide de McG et de Drew Barrymore, après SWAT dont on a moins parlé, et avant La Croisière s’amuse qui s’annonce déjà comme l’un des sommets du kitsch revisité, Starsky & Hutch connaît un revival inattendu sous les traits de Ben Stiller et Owen Wilson. Du coup, il fallait bien poser la question qui orne la page précédente : sachant la place cultissime tenue chez nous par les Deux Nigauds de Zebra 3, fallait-il vraiment leur « rendre hommage » avec un long-métrage, un de plus dans la veine prolifique des adaptations de séries ?

 

« Rendre hommage » est justement la bonne expression, celle qui distingue Starsky & Hutch – Le Film des habituelles adaptations. A y regarder de près, cette réincarnation n’est pas une modernisation mais un pastiche : l’action est située dans les années 70 et le film lui-même se présente comme une préquelle à la série en narrant la première rencontre des deux detectives, le début d’une association appelée à durer. L’esthétique du film, son rythme, sa cinématographie, son vestiaire nous renvoient trente ans en arrière : Todd Phillips a beau dire qu’il n’a pas voulu faire un film Seventies mais un film « qui se passe dans les années 70 », le résultat n’en est pas moins éloquent.

Ajoutez à cela la fidélité aux caractères intrinsèques de la série Starsky & Hutch et vous vous retrouvez avec un produit qui, répétons-le, rend un vivant hommage à son modèle. Les deux interprètes principaux sortent du placard les différentes tenues que portaient leurs modèles, et du garage ils extirpent l’authentique Ford Torino rouge zébrée de blanc. Plusieurs situations sont elles-mêmes empruntées à la série, comme le numéro de mimes des Deux Nigauds (le costume est identique à celui que portaient David Soul et Paul Michael Glaser) ou une poursuite dans une ruelle jonchée de papiers et de poubelles. Situations transformées en pastiches par le recours à l’excès : excès mimétique de Ben Stiller reprenant les attitudes de Paul Michael Glaser, utilisation du ralenti ou au contraire cascades outrancières réalisées avec la Torino. Le bêtisier qui ouvre le générique de fin révèle d’ailleurs les « ratés » de ces scènes et d’autres, finalement rejetées, comme celle-ci où Starsky souffle dans l’oreille de Hutch pour le distraire d’une contemplation érotique.

 

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Un journaliste américain a écrit que Starsky & Hutch (la série) n’était pas une comédie policière mais une série policière mâtinée de comédie : et de se servir de cette distinction pour accuser Phillips d’avoir dénaturé son sujet en tournant une comédie ouvertement parodique, transformant ses héros en parangons du ridicule au lieu de reprendre leurs caractéristiques fondatrices. C’est là un reproche traditionnel, déjà essuyé par Mission : Impossible, entre autres. Mais là où De Palma détournait son produit pour lui imprimer ses obsessions, Phillips admet son propos : le film est une comédie dont la structure est on ne peut plus classique, celle d’une comédie romantique dont les acteurs se rencontrent, se détestent, se fuient pour finalement se réconcilier et former un couple inséparable. Phillips, comme ses deux acteurs vedettes, joue avec les codes de la série sans chercher à insuffler au film une dimension dramatique. Même l’intrigue ne se prend pas au sérieux, se prêtant bien davantage à une succession de gags, prétextes à une accumulation d’emprunts décomplexés et exacerbés.

 

Ben Stiller, un Starsky visité par la grâce

 

Une mention spéciale doit être accordée de ce point de vue à la formidable prestation de Ben Stiller. Le comédien se livre à chaque instant à une imitation burlesque de son modèle : il n’en reprend pas seulement la garde-robe, il copie aussi sa façon de marcher, ses mimiques, et livre une vision outrancière de ce qu’était Glaser dans la série, jusqu’à cette hystérie dans la salle d’interrogatoire, lorsque le flic teigneux jette une chaise contre le mur et écrase entre ses mains la cigarette du détenu dans le but de l’effrayer. Stiller et Wilson rejouent certes la scène ultra-convenue du « bon flic » et du « méchant flic » mais Stiller, ici, tire son épingle du jeu comme dans d’autres moments frappés par la grâce. On citera une poursuite dans une ruelle, un saut d’un toit à un autre, un duel sur la piste d’une boîte disco ou la fusillade de rue où un Starsky revêtu de son gilet culte – le blanc avec les motifs noirs – plonge à terre devant le pare-choc de sa Torino : plus vrai que nature !

 

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On peut bien sûr penser que le film tourne en ridicule la série : mais l’on peut tout aussi bien se réjouir du jeu auquel se livrent réalisateur et acteurs. Starsky & Hutch – Le Film est une sorte de machinerie convenue qui, par moments, se grippe et échappe à tout réalisme : là encore, le film contredit son réalisateur, qui prétend avoir voulu donner du réalisme à son produit. C’est encore dans le personnage de Starsky que la nature même du film est le plus visible : croyant sucrer son café, le detective absorbe en fait une grande quantité de méta-cocaïne, une substance d’un type nouveau, absolument indétectable par la truffe des chiens policiers ou par les méthodes d’analyse traditionnelles mais aussi pure qu’une poudre non coupée. Le flic le plus by the book de la police de Bay City perd alors tout contrôle et se comporte comme un émule de Dumb et Dumber, voyant des petits oiseaux de dessin animé se poser sur l’épaule de son équipier, embrassant à pleine bouche sa compagne d’un soir et provoquant en combat singulier un danseur de boîte de nuit. On a ainsi un film, disons-le encore, à l’intrigue absolument prévisible, mais dont les situations déraillent parfois. A partir de là, à chacun de goûter ou non cette conception du « déraillement » : l’humour est on ne peut plus potache mais touche au coeur à plusieurs reprises. Il est bon de rappeler qu’en la matière l’humour de la série originelle n’a jamais été célébré pour sa légèreté, et que les Américains n’avaient même pas les voix de Lax et Balutin pour agrémenter leur sauce. (sic)

 

Des personnages détournés

 

N’ayant pas pour objectif de respecter à la lettre la formule originelle, Phillips ne s’est pas embarrassé d’une fidélité sans faille aux caractères fondés par William Blinn, le scénariste de l’épisode pilote de la série. Ses flics, Blinn les avait voulus « hors norme ». Soit. Ceux de Phillips le sont aussi mais d’une autre manière : au tandem certes un rien ringard de la série, mais qui pouvait avec ses méthodes peu conventionnelles faire la fierté de la police, nonobstant les reproches récurrents du gros Capitaine Dobey, le film substitue un duo comique qui fait la honte du Capitaine Harold Doby nouvelle formule. Starsky est raillé par ses collègues – en particulier un officier du nom de Manetti, campé par Chris Penn – et Hutch a des méthodes plus proches de celles des gangsters que de celles prônées par les Forces de l’Ordre. Rien à voir avec les personnages originaux dont le film, en fait, ne reprend que les oripeaux, comprenez : les caractères qui relèvent de la caricature. Hutch-David Soul n’avait certes pas la désinvolture off limit  de Hutch-Owen Wilson, pas plus que Starsky-Glaser n’avait la rigidité de Starsky-Stiller. Une rigidité et une fidélité à la Loi qui égratignent davantage la morale traditionnelle – et conventionnelle – des séries policières d’alors qu’elles ne portent préjudice aux héros de la série, pour peu qu’on accepte la parodie.

 

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On fera le même constat pour les deux sidekicks, le susnommé Capitaine Doby et l’inénarrable Huggy Bear, alias « les bons tuyaux » par chez nous. Râleur au grand coeur dont la série soulignait le caractère protecteur à l’égard de ses Deux Nigauds préférés, le Capitaine n’est plus ici qu’une enveloppe sans coeur, une caricature sans épaisseur : il râle, oui, mais il ne protège pas, au contraire. Starsky et Hutch sont ses bêtes noires, la plaie de son service, les termites qui menacent l’intégrité de la Grande Maison. A l’occasion d’une fête, Doby endosse son costume de cérémonie et fait lui-même honte à l’uniforme en buvant jusqu’à l’ivresse, avant de recevoir une balle perdue tirée par Starsky. Ce Doby-là n’est même pas l’ombre du Dobey d’origine, il n’en est qu’un détournement outrancier, dont la nature de simple gimmick est accentuée par la présence de Fred Williamson dans le rôle, tout droit sorti des Seventies.

Quant à Huggy, de petit indic spécialiste des magouilles foireuses et tenancier d’un bouge du Downtown il se voit promu au rang de Grand Manitou, chef de gang à la fortune déjà faite, extravagant dans ses tenues comme dans sa voiture, une Lincoln dernier modèle – tellement dernier qu’il ne sortira que l’année suivante. Si le rappeur Snoop Dogg a la silhouette filiforme d’Antonio Fargas, titulaire du rôle d’origine, il n’en a certes pas l’allure inimitable. Là encore, la version de Huggy que nous a concoctée Phillips n’est qu’un reflet lointain de son modèle, un avatar qui serait passé par le Sporty James de Rick Hunter avant de s’incarner dans une caricature de parvenu black des Seventies, version clinquante à souhait.

Si scandale il y avait dans cette fausse modernisation du « mythe », c’est là qu’il se nicherait à coup sûr, dans cette désinvolture iconoclaste affichée par le film à l’égard des modèles d’origine. Pourtant la sauce prend, avec toujours la même réserve : il faut accepter le pastiche, s’accommoder du ridicule et profiter du divertissement. Starsky & Hutch – Le Film procède par clins d’oeil, comme si le réalisateur vous soufflait à l’oreille : « Eh ! attendez de voir ce que j’ai fait de Huggy... » Ainsi le scénario fait-il un sort à la guitare de Hutch et à son goût des mixtures « bio » avant l’heure, autant qu’à la grande gueule de Dobey et au look particulier de Huggy. Mais il ne faut pas y chercher autre chose qu’un plaisir régressif, infantile, que le film veut partager avec son public : ainsi Starsky est-il aussi maniaque avec sa voiture que l’était son modèle, tandis que le réalisateur fait subir au véhicule tous les outrages, pour mieux affirmer son détournement... parodique.

 

Gays, évidemment !

 

On répond ainsi partiellement à l’interrogation liminaire de cet article : Todd Phillips ne ressuscite pas Starsky et Hutch. Il joue avec des personnages transformés par le temps en icônes. Icônes d’ailleurs récupérées déjà par la gaytitude récente : on se souvient de cet épisode de Will & Grace où l’un des personnages revêtait le gilet de Starsky pour se glisser dans une fête homo. Avec cet aspect du « mythe » Phillips joue aussi et remet à leur place les dénégations des fans les plus machos du tandem originel : oui, Starsky et Hutch sont des icônes gay ; non, leur amitié n’est pas qu’une déclinaison de cette bonne vieille amitié virile qui unit de vrais mâles. Soul et Glaser s’interrogeaient en leur temps sur la nature ambiguë de leur relation dans l’épisode « Tous les jours se ressemblent ». Phillips en fait une source de comique : les deux flics, bien sûr, s’embrassent (ils ne cessaient de le faire dans la série), mais ils sont carrément métamorphosés en objets sexuels sado-maso dans une scène d’anthologie qui ne fera qu’apporter de l’eau au moulin de leurs collègues, toujours heureux de pouvoir les railler. Autre scène-clin d’oeil à la série : celle des serviettes, qui rappelle une scène du pilote de la série présente chaque semaine au générique de celle-ci, où l’on voyait les héros entrer dans un sauna avec une serviette courte nouée autour de la taille... et leurs flingues bien en vue sur leurs épaules nues.

 

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Il est somme toute naturel qu’un film qui se plaît à travestir ses modèles ait placé au premier plan de sa « revisitation » le goût de la série originelle pour les déguisements : un goût moins présent dans la première saison – encore que « L’appât » puisse être considéré comme l’épisode fondateur – mais qui caractérisa les suivantes, plus « fun » en raison de critiques visant la violence de la saison fondatrice. Mais ici encore Phillips & Co. se rient de leur modèle en mettant en avant l’artifice des postiches : dans une scène réjouissante, Starsky grimé en ZZTop version Easy Rider s’entend dire par un barman (version cuir et tatouages) interloqué : « Mais elle est fausse, ta moustache ! », comme une voix d’outre-Seventies stigmatisant le caractère fondamentalement non-réaliste des travestissements en usage dans la série (qui a oublié Starsky et Hutch en coiffeurs, en Texans, en clowns, et bien d’autres ?).

Evidemment, un pastiche ne serait pas complet sans la participation des icônes d’origine, sorte de caution morale donnée au film. Paul Michael Glaser et David Soul s’acquittent de la corvée, comme Jaclyn Smith dans Charlie’s Angels 2. Leur apparition à la fin du film est une autre occasion de faire jouer les zygomatiques, mais une nouvelle fois en forme d’hommage. Appuyé, c’est un fait, et un rien ridicule du fait du vieillissement des comédiens – pour un peu, on se croirait revenu au bon vieux temps où les papys Shatner, Kelley et Doohan rivalisaient de cheveux blancs et d’embonpoint dans les Star Trek grand écran -, mais passage de flambeau symbolique puisque les Anciens transmettent aux Nouveaux une nouvelle Ford Torino, tandis que l’on entend pour la première fois l’indicatif si mielleux à nos oreilles de « Zebra 3 ». Courbette de gratitude aux responsables de la vf chez Dubbing Brothers, qui ont rappelé pour l’occasion Lax et Balutin. On se serait insurgé sans cet égard incontournable.

 

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Signalons au rayon des accessoires que le thème de la série – celui de Tom Scott, le plus connu, repris dans toutes les compils – est également audible un court moment. (Ouf ! cette fois, ils ne nous ont pas collé le générique français...)

 

Juste une tranche de rigolade

 

Bref, et puisqu’il faut bien conclure, si vous avez gardé un souvenir sacralisé de Starsky & Hutch – la série, vous risquez de compromettre votre permanente en vous commettant dans une salle projetant Starsky & Hutch – Le Film. Achetez plutôt la saison 1 en DVD chez Columbia TriStar et oubliez qu’un tacheron hollywoodien a touché à votre icône. Si en revanche vous êtes prêt à voir vos héros d’enfance traités comme des motifs de rigolade et malmenés devant une caméra sans complexe, alors vous pouvez vous laisser tenter sans crainte du péché. Starsky & Hutch – Le Film ne révolutionne ni le genre « adaptation grand écran d’un classique du petit » ni la comédie potache. Ce n’est pas non plus un film d’action reprenant les canons de notre temps, rien à voir de ce point de vue avec le double opus de Charlie’s Angels. Mais ce n’est pas non plus, en dépit de ce qu’on a dit plus haut, un « pur Seventies » qui se serait trompé d’époque : l’hommage est là, certes, mais sur ce plan aussi c’est une certaine conception du « fun » qui domine, notamment dans la bande son. Il ne s’agit pas plus de ressusciter les années 70 qu’il ne s’agissait de ressusciter Starsky et Hutch. Le plus simple, finalement, c’est de considérer ce film comme une bonne tranche de rigolade, ni plus ni moins. Pas de quoi sauter au plafond, pas de quoi non plus crier à la trahison.

 

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