Un article de Thierry LE PEUT

paru dans Arrêt sur Séries hors-série 3 (juillet 2001 - épuisé)

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L'HOMME A LA MACHINE A ÉCRIRE

 

Né le 2 mai 1941 à Pasadena, en Californie, Cannell a d'abord travaillé comme comptable dans l'entreprise de meubles Cannell & Chaffin dont son père était copropriétaire. Comme l'un de ses professeurs lui avait dit qu'il était doué pour l'écriture, il s'installait chaque soir devant sa machine à écrire et donnait libre cours à son goût pour l'imagination. Avec d'autant plus de mérite, diront ses admirateurs, qu'il souffre de dyslexie et est incapable d'écrire un texte sans faute. En 1968, après plusieurs tentatives, il voit enfin l'un de ses scripts accepté par la télévision : c'est pour la série It Takes a thief, avec Robert Wagner, une production Glen A. Larson. Il est ensuite engagé par Universal TV sur Adam-12, une série policière produite par Jack Webb (Joe Friday dans la série Dragnet), en tant que directeur d'écriture (executive story editor). En 1973, il crée avec une partie de l'équipe d'Adam-12 une autre série racontant la vie d'officiers de police, Chase, qui ne dépassera pas la première saison. La même année est filmé l'un de ses scénarii pour Columbo (épisode « Subconscient »). Il collabore également à L'Homme de Fer et Switch, une autre production Larson. 

Sa collaboration avec Roy Huggins, un producteur confirmé, créateur notamment de la série Le Fugitif, va véritablement lui mettre le pied à l'étrier. Ensemble, ils travaillent sur Toma puis Deux cents dollars plus les frais, et créent Baretta (en reprenant le concept de Toma après le départ de l'acteur vedette) et Los Angeles Années 30. Seul, il développe et produit Les Têtes Brûlées, série sur laquelle il travaille avec Donald Bellisario, futur producteur de la série Magnum, qu'il retrouve en 1980 sur Stone, avec Dennis Weaver et son fils Robby. Il travaille également avec Steven Bochco, un autre jeune talent en train de se faire un nom, sur Richie Brockelman, un éphémère spin-off de Deux cents dollars plus les frais. En 1979, il propose à Robert Conrad, le héros des Têtes Brûlées, le rôle titre d'une nouvelle série, The Duke, où l'on retrouve deux autres visages de la défunte série, Larry Manetti (futur Rick de Magnum) et Red West (déjà complice de Conrad à l'époque des Mystères de l'Ouest). Malheureusement, six épisodes seulement seront tournés. 

Peu importe. Cannell se sent maintenant suffisamment solide pour créer sa propre compagnie de production, Stephen J. Cannell Productions, et monte son premier projet indépendant, Timide et sans complexes. Si la série ne dépasse pas treize épisodes, elle marque pourtant le début d'une carrière prolifique relancée un an plus tard par The Greatest American Hero, qui met en scène un homme ordinaire transformé en super-héros par la découverte d'un costume extraterrestre. Cannell écrit ou co-écrit quinze des 43 épisodes mais, surtout, s'entoure de collaborateurs qui vont l'aider à connaître le succès : Frank Lupo, Patrick Hasburgh et Babs Greyhosky sont en effet impliqués avec lui dans les trois séries qui vont véritablement transformer un premier succès en gloire : Agence tous risques, Le Juge et le Pilote et Riptide. 

Suivront, outre Hunter que Frank Lupo crée et que Cannell produit, quelques séries éphémères : J.J. Starbuck avec Dale Robertson, Stingray avec Nick Mancuso et Sonny Spoon avec Mario Van Peebles, et surtout 21 Jump Street et Un Flic dans la Mafia, qui revisitent le thème des flics « sous couverture », dans la lignée de La Nouvelle Equipe, produite à la fin des années soixante par Aaron Spelling. Pour toutes ces séries, Cannell est co-créateur et producteur, et toujours entouré des collaborateurs des débuts. La réussite est souvent au rendez-vous et les années 1983-1989 marqueront l'apogée des productions Cannell. Même si Les Dessous de Palm Beach et Le Rebelle, que Cannell crée seul, rencontrent un franc succès au début des années 90, elles restent un peu fades auprès de l'âge d'or de la décennie précédente. 

Producteur chevronné, Cannell a installé ses studios à Vancouver, où ont été tournées notamment 21 Jump Street et Un Flic dans la Mafia.. S'il peut aujourd'hui vivre sans peur du lendemain avec sa femme Marcia (qu'il a épousée en 1964) et leurs enfants Tawnia (comme Tawnia Baker dans Agence tous risques), Chelsea et Cody (comme Cody Allen dans Riptide), il a aussi la réputation d'être un producteur aux visées artistiques limitées. Chris Carter hésita ainsi beaucoup avant d'engager certains de ses collaborateurs fétiches sur The X-Files, Rob Bowman, Glen Morgan et James Wong, parce qu'ils avaient travaillé avec Cannell ! Il n'en reste pas moins que le passage par les Productions Cannell permettra à plusieurs producteurs de se faire ensuite un nom, comme Frank Lupo (Duo d'enfer, Raven), Bill Nuss (Pacific Blue), Steven Long Mitchell et Craig W. Van Sickle (Le Caméléon) et bien sûr les sieurs Morgan et Wong (The X-Files, Space 2063) qui créèrent en 1991 l'éphémère Cent une vies de Black Jack Savage (huit épisodes seulement) pour Cannell et les studios Disney.

Notons enfin que Cannell s'est parfois amusé à apparaître dans ses fictions : la photo de l'écrivain Mark Savage au dos des livres dévorés par Lionel Whitney dans Timide et sans complexes, c'était lui, et il s'est octroyé le rôle récurrent du flic véreux Dutch Dixon dans Le Rebelle en plus de figurer dans l'un des premiers épisodes de Les Dessous de Palm Beach. On le voit aussi dans un épisode de Magnum, dans Pacific Blue et dans Diagnosis Murder en 1997.

 

steven j cannell web jbr8En couverture de The New York Times Television

STEPHEN J. CANNELL : MAVERICKS EN SÉRIES
maverick : n.m. franc-tireur, indépendant. - adj. non-conformiste, indépendant.

Si son premier contrat important concerna la série Adam-12, qui se voulait une sorte de vitrine réaliste du travail des policiers en uniforme, Cannell n'a pas tardé à prêter sa plume à des personnages moins convenables que les policiers produits par Jack Webb, sorte d'incarnation du héros incorruptible et grave depuis qu'il avait prêté ses traits au Joe Friday de Dragnet (1952-1959 puis 1967-1970). Très vite, même, la marque de fabrique du bonhomme est devenue son attachement à la figure du maverick, héros individualiste et indépendant, affranchi de la tutelle du pouvoir institutionnalisé. Autre constante de l'écriture Cannell : l'alliance de l'action et de l'humour, élément indispensable du divertissement où l'ancien employé de Cannell & Chaffin voit « la vraie mission de la télévision ».

Déjà, le héros de Deux cents dollars plus les frais (1974-1980), Jim Rockford, est un privé qui mène ses enquêtes de façon très personnelle, sans partenaire régulier. Il a des amis dans la police ou dans les services du procureur, mais il use de méthodes personnelles, en fonction des événements. Loin d'être un héros monolithique, Rockford a ses petites faiblesses et est tabassé plus souvent qu'à son tour par les méchants de service. Selon Patrick Hasburgh, qui produira avec Cannell des séries telles que Agence Tous Risques et 21 Jump Street, Deux cents dollars plus les frais a défini « une forme de télévision qui a perduré durant quinze ans. L'idée même de l'anti-héros n'avait pas été vue auparavant. Il [Cannell] a apporté un comportement chandlérien à la télévision... S'il n'y avait pas eu Deux cents dollars plus les frais, je ne crois pas qu'il y aurait eu Clair de Lune. Et, bizarrement, il n'y aurait sans doute pas eu non plus des séries comme Hill Street Blues. Steve n'était pas le premier à mêler l'humour et le drame mais il fut le premier à le faire avec autant de succès. » (1)

De fait, on a beaucoup souligné ce que devait à Jim Rockford un personnage comme Magnum, et la série elle-même mit plusieurs fois en exergue cette dette, soit par une citation (au début de l'épisode « L'étoffe d'un champion »), soit en invitant Cannell à collaborer à un épisode qui était en fait un pastiche de l'un des scripts de Deux cents dollars plus les frais (« Le triomphe de l'année »). Quoi qu'il en soit, Cannell récidive en créant, toujours avec le producteur Roy Huggins (qui produira plus tard une partie des épisodes de Rick Hunter), le personnage de Baretta, un flic dur et forte tête, en butte à sa hiérarchie à cause de son sale caractère et de ses méthodes personnelles. Comme Rockford, Baretta est d'ailleurs incarné par un acteur à la forte personnalité, Robert Blake, dont le caractère difficile lui vaudra d'être longtemps banni des plateaux ! Signalons que le personnage apparaît la même année que ses confrères de Starsky et Hutch, un an avant Serpico.

Rien d'étonnant à ce que ce soit Cannell qui s'attaque, en 1976, à l'adaptation télé des exploits du Major Greg 'Pappy' Boyington, chef d'un escadron de Têtes Brûlées (en anglais, Black Sheep, littéralement « moutons noirs ») durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, le héros est un frondeur, une forte tête coutumière de l'insubordination et encline à se payer la tête des ronds de cuir en uniforme. Boyington, plus préoccupé de ses hommes que des règlements, dirige avec poigne une bande de militaires ratés et de repris de justice version Douze salopards, pour qui il fait un peu figure de père. On ne s'étonne donc pas (non plus) de trouver Donald Bellisario sur le show, en bon passionné des objets volants et des relations paternelles et fraternelles. Les deux hommes se retrouvent d'ailleurs sur un téléfilm, The Gypsy Warriors, où James Whitmore Jr (Gutterman dans Les Têtes Brûlées) et Tom Selleck (le détective Lance White dans Deux cents dollars plus les frais) campent deux soldats égarés dans la France occupée.


Black Sheep 1avec l'équipe de Les Têtes brûlées, dont le vrai Pappy Boyington (au côté de Robert Conrad)

 

Héros malgré eux

Après avoir développé une autre série avec Robert Conrad, The Duke, très vite arrêtée, et offert une déclinaison du privé désabusé dans Los Angeles années 30, avec Wayne Rogers, Cannell révèle deux acteurs peu connus, Jeff Goldblum et Ben Vereen, en en faisant les héros de Timide et sans complexe, une parodie des histoires de privés mettant en scène un détective maladroit (mais expert en arts martiaux) et un roublard professionnel. Treize petits épisodes, ce n'est pas encore la gloire, mais la série met en avant le style enlevé et décalé de Cannell en privilégiant la comédie et les situations farfelues (les titres eux-mêmes sont des merveilles du genre, comme « Il est plus facile de faire passer un éléphant par le chas d'une aiguille qu'un faux cheikh dans un hôtel de Bel Air » !).

On retrouve dans cette série (trop rare) le goût de Cannell pour le travestissement, déjà illustré par Baretta et Les Têtes Brûlées et qui restera une composante importante de ses productions futures (Agence tous risques et Sonny Spoon en tête), offrant aux acteurs l'occasion de développer plusieurs facettes de leur talent. Le goût de l'écriture est également prégnant, le privé maladroit étant un grand lecteur des romans policiers de Mark Savage, qui n'est autre que Cannell lui-même, également écrivain reconnu aux Etats Unis.

L'année suivante (1981), Cannell transforme l'essai en lançant The Greatest American Hero (Ralph super-héros), qui tiendra l'antenne durant trois saisons avec, toujours, un mélange d'humour très second degré et d'action fortement teintée de fantaisie. Les situations frôlent l'improbable dans cette série manifestement sans prétention, mais Cannell y démontre sa capacité à transformer un cliché pour en proposer sa propre vision. Au départ, la chaîne ABC voulait un super-héros classique, une sorte de nouvelle mouture de Superman mais sans avoir à payer les droits du personnage. Contacté, Cannell n'est pas intéressé. Et puis il repense au personnage et se demande - c'est, dit-il, sa technique - ce que lui-même ferait dans la situation d'un homme investi de super-pouvoirs. De cette réflexion naît Ralph Hinkley, petit enseignant qui, parce qu'il a eu le malheur de croiser la route d'un vaisseau spatial, se voit offrir un costume venu d'ailleurs. Un costume qui lui confère, dès qu'il le porte... des super-pouvoirs !

Là est la trouvaille de Cannell : faire d'une figure mythique un motif de comédie en transformant le héros sans peur et sans reproche en Monsieur Tout-le-monde, plutôt craintif et peu suspect de vouloir sauver le monde. Ralph Hinkley, c'est le héros malgré lui, un peu comme John McClane au cinéma, quelques années plus tard, mais avec bien moins de panache et beaucoup plus de maladresse (comme Jeff Goldblum dans Timide et sans complexe). ABC est d'abord surprise mais la recette fait mouche et ce nouvel anti-héros vivra 43 aventures sympathiques en compagnie de Robert Culp, qui s'amuse ici à parodier son personnage d'espion dans Les espions, l'un des avatars télé de James Bond.

Ce premier vrai succès en solitaire permet à Cannell de s'imposer et de produire d'autres concepts appelés à une gloire plus durable. En 1983, avec ses complices Frank Lupo ou Patrick Hasburgh, il lance Agence Tous Risques puis Le Juge et le pilote, qui se placent dans la même veine volontiers anarchique. Pour la première, il revisite la formule de Mission Impossible en faisant de ses héros des baroudeurs traqués par la police militaire, Robins des Bois modernes pleins d'entrain et d'humour. Idem pour Hardcastle, le juge peu conventionnel interprété par Brian Keith dans la seconde série : la première chose qu'on en voit, avant sa robe, ce sont ses baskets, et on découvre vite que ce juge-là n'a pas sa langue dans sa poche. A l'image de Boyington, il fait passer les individus avant les règlements et se préoccupe de justice plus que de stricte application des lois.

Ces deux concepts confirment le goût de Cannell pour les mavericks. Le Juge et le pilote commence lorsque le juge, fatigué de ne pouvoir enfermer les vrais criminels à cause de vices de forme et de procédures imparfaites, profite de sa retraite pour rouvrir les dossiers trop vite classés lors de sa carrière de magistrat. Cannell en profite pour donner une nouvelle version de l'alliance entre un « vieux » bonhomme expérimenté et un jeune loup impulsif et fougueux, concept classique depuis... Adam-12, qui avait marqué ses véritables débuts à la télévision. Cette fois, le « vieux » ne prend pas très au sérieux son rôle de mentor et est affligé des mêmes tares que son jeune équipier, n'ayant finalement jamais pensé à devenir adulte ! La relation entre le tempétueux Hardcastle et le fougueux McCormick emprunte plus au conflit des générations qu'à la transmission d'un savoir acquis durant de longues années de labeur : on est plus proche de Magnum et Higgins que de Stone et Keller dans Les Rues de San Francisco. Ici, les deux héros sont fortement indépendants et attachés à leur liberté d'action. De plus, le jeune équipier, arrêté pour vol de voiture et libéré par le juge à condition de l'aider dans sa croisade (on songe aux prémisses de La Nouvelle équipe, où de jeunes repris de justice acceptent de travailler pour la police afin de blanchir un casier chargé), met en exergue les limites de la justice « officielle » et l'importance du héros affranchi de toute tutelle institutionnelle. 


Hunter 1

 Stephen J. Cannell avec Fred Dryer et Stepfanie Kramer, les héros de Rick Hunter (1984-1991)

 

Les durs et les ténébreux

En 1984, ce sont les trois privés de Riptide qui viennent grossir le catalogue des Productions Cannell en proposant une nouvelle déclinaison des héros indépendants, en butte, une fois de plus, à l'autorité officielle, incarnée dans le patibulaire lieutenant Quinlan dont les traits (ceux de l'acteur Jack Ging) serviront plus tard au Général Fullbright, ennemi acharné des baroudeurs de l'Agence tous risques. Les trois protagonistes n'ont pas la rude personnalité de Baretta ou de Boyington, mais ils n'en revendiquent pas moins leur indépendance, vivant, comme le Sonny Crockett de Miami Vice, sur un bateau aménagé avec goût (rappelons qu'avant eux Jim Rockford avait fait d'une caravane son domicile et son bureau). Cannell flirte aussi avec la veine contemporaine des super-engins, illustrée par ailleurs par K2000 et bientôt Supercopter et Tonnerre de feu, mais, après le van de Barracuda et le bolide de McCormick, c'est sur le mode parodique qu'il en joue ici en flanquant ses héros d'un hélicoptère pittoresque qui crachote et toussote au moment de s'envoler !

Plus proche du héros dur aux méthodes personnelles, le flic Rick Hunter fait son apparition la même année, inspiré ouvertement de l'Inspecteur Harry campé par Eastwood au cinéma. Là encore, le super-engin est parodié à travers les tacots conduits par le héros, mais surtout Hunter est un indépendant, flic certes mais stigmatisé pour ses méthodes expéditives et accusé régulièrement d'être un horrible fasciste. Le personnage doit beaucoup à la personnalité de l'acteur Fred Dryer, ex-footballeur professionnel qui deviendra producteur exécutif du show et connaîtra (pas dans le sens biblique...) trois partenaires différentes.

Le moins qu'on puisse dire est que toutes ces séries ne font pas dans la dentelle. On est en pleine période de cascades à gogo, dans la veine de Shérif fais-moi peur et de L'Homme qui tombe à pic, et les productions Cannell offrent leur lot de morceaux de bravoure, fusillades, poursuites et autres bagarres à mains nues. Les génériques à eux seuls sont d'ailleurs révélateurs de cette inspiration, multipliant les explosions et les coups de feu, au grand dam bien entendu des ligues anti-violence qui ne distinguent pas la violence crue et les affrontements stylisés d'Agence tous risques ou de Riptide.

1987 marque un tournant dans la carrière de Cannell. Avec Stingray, déjà, dont le pilote fut diffusé en juillet 1985, l'ambiance est plus sombre, clairement influencée par l'esthétique de Miami Vice, la série phénomène du moment. Le héros reste un maverick, toujours affecté du syndrome de Robin des Bois, mais doté d'un passé trouble et d'une personnalité mystérieuse. Une fois encore, son véhicule occupe une place importante dans le concept, donnant même son nom à la série. Le montage est nerveux, dans le style des videoclips. Mais c'est surtout avec 21 Jump Street et Un Flic dans la mafia que Cannell s'essaie à des oeuvres plus abouties. La première met en vedette une équipe de flics juvéniles chargés d'infiltrer des établissements scolaires pour démasquer et arrêter les trafiquants en tous genres, mais au contraire des habituelles productions Cannell les scénarii font une large place aux faits de société, de la drogue à l'homosexualité, en passant par l'inceste et des sujets parfois mélodramatiques. Si l'action reste présente, la réflexion a également droit de cité et certaines histoires méritent qu'on s'y attarde. La présence de Johnny Depp, future vedette de cinéma, ne gâte rien, même si l'acteur n'aime guère aujourd'hui évoquer cette collaboration, le concept de la série et son ton moralisateur lui ayant déplu très vite.

Avec Un Flic dans la mafia, qu'il crée avec Frank Lupo (co-créateur également d'Agence tous risques), le ton est très différent. Moins moralisateur mais aussi sombre, le programme éveille l'intérêt de la critique, habituée à moins de finesse de la part de Cannell. Celui-ci s'entoure de scénaristes de talent, comme David J. Burke et Robert Engels (qui ira officier ensuite sur Twin Peaks), n'hésitant pas à leur laisser le champ libre lorsque lui-même sent qu'il ne maîtrise pas son sujet : ce sera le cas par exemple pour le deuxième « arc », consacré au trafiquant Mel Profitt, dont il n'écrira que les deux premiers épisodes. La série ne renonce pas aux moments d'action pure, de l'hélicoptère lance-missiles aux poursuites automobiles dans les rues d'Atlantic City (en fait Vancouver, lieu de tournage du show), mais elle accorde la primauté aux personnages, dotant chacun d'eux d'une réelle épaisseur, depuis le héros, enfant du ghetto contraint de cacher à sa propre mère ses nobles activités derrière l'image d'un mauvais garçon, jusqu'au petit gangster rencontré au détour d'un épisode. Surtout, chaque « arc » développe une peinture souvent fascinante de « méchants » particulièrement convaincants, mafieux d'Atlantic City et de New York, trafiquants internationaux ou pontes de la haute couture.

Le héros de la série, Vinnie Terranova, a des allures de looser et emprunte à la veine du héros classique, voire du super-héros justicier, partagé entre deux identités contradictoires. L'intérêt du concept cependant provient du fait que les limites entre le bien et le mal (le gentil et les méchants) n'est pas toujours très nette. En infiltrant les milieux de la pègre et en devenant très proche des truands qu'il est chargé de faire tomber, l'enfant des rues au passé que l'on devine difficile se découvre avec eux des affinités qui ne vont pas sans quelques remises en question. Dès le premier arc, l'un des meilleurs, Vinnie devient en quelque sorte le confident du mafioso Sonny Steelgrave, dont il partage les doutes aussi bien que les moments de cruauté. Le méchant, au contraire de la plupart des productions Cannell qui usaient des bad guys comme d'une figure scénaristique sans véritable contenu, simplement prétexte à des moments d'action empreints de fantaisie, devient par moments sympathique, même pour le téléspectateur. On partage ainsi les doutes du héros, et comme lui on peut être tenté de comprendre le truand, sinon de l'excuser. Les scénaristes ont par ailleurs l'intelligence de ne pas occulter la crise d'identité du héros, au contraire des séries policières traditionnelles, où le cloisonnement des histoires empêche le héros de subir les conséquences de ses expériences et le prive d'une véritable épaisseur.

Ken Wahl, qui durant trois ans prêtera sa carrure au personnage de Vinnie Terranova, sera l'un des premiers à souligner l'intelligence de la série, signalant que Cannell « voulait en faire un démarquage sérieux de ses autres shows, comme Agence Tous Risques » (1). Pari gagné sur toute la ligne puisque Un Flic dans la mafia reste l'une des meilleures séries produites par Cannell, enrichie en 1996 d'un téléfilm marquant le retour de Vinnie Terranova et de son mentor Frank McPike.


21 jump street 1 - johnny deppavec Johnny Depp sur le tournage de 21 Jump Street

 

Le virage des années 90

L'entrée dans les années 90 se fera en douceur. Cannell multiplie les productions éphémères qui ne parviennent pas à renouveler le genre : créée autour de Richard Grieco, Booker est un spinoff de 21 Jump Street qui ne dure qu'une saison, à l'instar de Sonny Spoon (tentative de renouer avec la formule colorée et dynamique de Timide et sans complexe, autour de Mario Van Peebles) et de Tom Bell, qui conte les déboires d'un député idéaliste débarquant à Washington avec son bagage de valeurs traditionnelles et « vieux jeu ». Cette dernière constitue une sorte de nouveau compromis entre l'inspiration légère et la peinture d'une réalité toute différente, et le héros, une fois de plus, fait figure de tête brûlée dans le milieu très codifié de la politique.

Pourtant la fantaisie des grandes années n'est plus là, et les héros de Flic et rebelle, de Palace Détective ou de Street Justice (avec Carl Weathers - Apollo Creed dans les Rocky - et Bryan Genesse) ne parviennent pas à séduire durablement le public. Les fortes têtes ne suffisent plus, d'autant que la vague de réalisme qui souffle depuis une demi-décennie sur la télévision constitue un frein à la légèreté débridée qui avait cours dans Agence Tous Risques ou dans Le Juge et le pilote. Les Cent une vies de Black Jack Savage, que Cannell crée avec Glen Morgan et James Wong pour Touchstone Pictures (alias Disney), avec dans les rôles vedettes Daniel Hugh-Kelly du Juge et le pilote et Steven Williams de 21 Jump Street, semblait un concept prometteur, profondément ludique (un promoteur véreux s'allie avec le fantôme d'un pirate pour sauver 101 vies - une idée qui sera reprise, mutatis mutandis, dans Le Damné quelque huit ans plus tard), mais elle ne durera que huit épisodes. Même chose pour Les trois as, croisement entre le flic des années trente et sa déclinaison moderne, qui ne survivra pas à sa première saison, ou pour L'Heure du crime, concept limité qui durant une saison fera jouer aux mêmes acteurs des rôles différents chaque semaine.

Vingt ans de télévision ont cependant aguerri le bonhomme et l'ont rendu capable de rebondir. L'as de la crime, qu'il crée en 1991, reçoit un accueil favorable de la critique et restera quatre ans à l'antenne, narrant les déboires d'un commissaire de police dont les enquêtes se partagent entre le drame et la bizarrerie, sorte de précurseur du Drôle de shérif de David E. Kelley (High Secret City). De même, le duo d'enquêteurs des Dessous de Palm Beach, créé la même année, a l'heur de séduire un large public sur CBS, au point de se prolonger malgré deux changements de casting et un concept des plus simples. Mais c'est surtout Le Rebelle, qu'il crée seul également, qui permet à Cannell de renouer avec la veine du maverick malmenée par les nouvelles productions. Ancien flic recherché pour le meurtre de sa fiancée, qu'il n'a bien sûr pas commis, Reno Raines parcourt le pays en jouant les redresseurs de tort, tout en poursuivant sa quête de preuves capables de l'innocenter. Le concept est pompé sur Le Fugitif (Cannell, ne l'oublions pas, a travaillé avec Roy Huggins, le créateur de cette série), comme le sera trois ans plus tard le sujet de Two, avec encore moins de finesse. Pourtant Lorenzo Lamas, ex-jeune loup de Falcon Crest, fait merveille dans la peau de ce paria reconverti en chasseur de primes, et Cannell s'offre le plaisir de jouer, dans plusieurs épisodes chaque saison, le rôle du Moriarty de Raines, l'affreux lieutenant Dutch Dixon, capable de toutes les vilenies. Aucun grand network n'ayant voulu investir dans le projet, c'est par le circuit de la syndication, comme jadis Star Trek, que Le Rebelle connaît un succès inattendu, confirmant le retour de Cannell sur le devant de la scène.

Depuis, après avoir créé avec Steven Long Mitchell et Craig W. Van Sickle la série Cobra, sorte de K2000 réactualisé où Michael Dudikoff (la série des American Ninja au cinéma) joue les justiciers au volant d'un bolide rutilant (et aussi rouge que la Ferrari de Magnum et le prototype du Juge et le pilote), accompagné du James Tolkan qui fut aussi le chef des Trois as, et produit avec David Levinson le concept Two (avec Michael Easton en nouveau Richard Kimble poursuivi par son jumeau maléfique), Cannell a de nouveau créé la surprise en produisant en 1996 un programme que sa brièveté même pourrait bien élever au rang de série culte. Profit, qui permet à Adrian Pasdar de camper un « jeune cadre dynamique » volontiers machiavélique (Jean-Jacques Schleret y a même vu quelque chose de shakespearien (2)), a été très remarquée par la critique mais s'est arrêtée au bout de quatre épisodes aux Etats-Unis, la Fox ayant annulé la série sans même diffuser les quatre autres épisodes déjà tournés.

Depuis, Cannell a été impliqué dans une série de téléfilms faisant revivre le privé Rockford de Deux cents dollars plus les frais, mais on n'a pas vu d'autre série phénomène sortir de ses studios. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut classer son dossier. Vingt ans après la naissance de sa société de production, le barbu dyslexique qui se targue d'avoir donné leur chance aux scénaristes a sans doute d'autres idées dans la tête. Patience...

NOTES

1. Cité par Richard Setlowe dans l'article « First and foremost, a writer » in Daily Variety, 17 août 1995, p. 12.

2. Lire l'article de cet auteur (par ailleurs spécialiste du roman policier) dans Génération Séries n°23, Janvier-février-mars 1998.

 

Lire aussi :

Agence Tous Risques, l'un de ses plus grands succès

Timide et sans complexes, sa première série en indépendant

The Duke, avec Robert Conrad

 

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