TERRA NOVA : SPIELBERG ET LES DINOSAURES, LE RETOUR... EN VERSION FURTIVE

un article de Thierry Le Peut paru dans Arrêt sur Séries 41 (printemps 2013)

 

Annoncée comme un événement mais finalement portée disparue après une demi-saison, la nouvelle production estampillée Spielberg est un divertissement inabouti. Tour d’horizon de la thématique et explication d’un échec.


bannière

 

Terra Nova est une série qui mêle plusieurs influences évidentes. Si la référence à Jurassic Park  va de soi, elle est en réalité trompeuse. Erigée en argument marketing avant la diffusion de la série, à travers la diffusion d’images et d’extraits mettant en avant les dinosaures marchants ou volants, elle s’est révélée contre-productive car les dinosaures, après avoir joué un rôle important dans l’épisode pilote, se font plutôt discrets dans la suite. Annoncé pour mai 2011, le pilote ne sera diffusé qu’en septembre en raison du temps nécessaire aux effets visuels. Si les dinosaures font ensuite des apparitions dans plusieurs épisodes, ce n’est que pour quelques scènes, plus ou moins réussies selon les occurrences. L’autre référence est, sans surprise, la série Lost, en raison de la nature même du cadre de la série et de l’histoire : la colonie, la jungle, les deux camps adverses, l’un établi au grand jour, derrière des clôtures, l’autre caché dans la forêt et vêtu « à la barbare », sont les éléments de base de Terra Nova qui font écho à des éléments majeurs de Lost. La série aurait pu être tournée à Hawaii, comme cette dernière, mais l’Australie fut choisie à la demande de Steven Spielberg, qui ne voulait pas que les décors soient les mêmes que ceux déjà utilisés dans Jurassic Park. La conception des dinosaures, d’ailleurs, dut tenir compte également des Jurassic Park puisque Spielberg souhaitait que n’apparaissent pas les mêmes créatures dans les deux programmes. Enfin, il est difficile de ne pas penser à Avatar, à cause de la présence de Stephen Lang, dont le look rappelle à s’y méprendre celui du « méchant » qu’il campait dans le film de James Cameron, à cause aussi du mélange de jungle, de guerre et de véhicules futuristes, même si Terra Nova se limite aux voitures et aux motos tout terrain, loin des vaisseaux spatiaux qui s’affrontent dans Avatar.


groupe

 

Le point de départ de la série évoque aussi ces histoires de fin du monde à base écologique, et la mégalopole que l’on entr’aperçoit au début du premier épisode, et que l’on revoit dans le dernier, est réminiscente de Blade Runner, comme pouvait l’être la ville de Le Cinquième élément. Le téléspectateur se souviendra peut-être aussi de la Terre dévastée, aride, où survivaient quelques centres urbains dans la série Buck Rogers au XXVe siècle, ou de la Cité des Dômes de L’Age de Cristal, qu’évoquent ici, justement, les dômes gigantesques sous lesquels les « privilégiés » survivent, sous cloche. L’un des personnages, l’homme d’affaires Weaver, à la fin de la série, rêve d’ailleurs de s’acheter son propre dôme, comme aujourd’hui certains, parmi les plus nantis, s’achètent leur île. Une autre caractéristique des cités du futur tel que le conçoit Terra Nova est le visage monstrueux d’une industrie qui transforme la planète en désert et détruit tout son écosystème. La conséquence pour les hommes est l’absence de perspective d’avenir, la destruction totale de la vie étant désormais inéluctable, la pollution affectant chaque instant de la vie quotidienne et forçant les gens à respirer à travers un masque.


la famille Shannon

 

A cette prégnance de la destruction répond l’instauration d’un régime autoritaire, voire totalitaire. Non seulement la place est limitée – les Shannon s’entassent à cinq dans un minuscule appartement qui tient de la boîte plus que du lieu de vie, au sein d’un immeuble chatouillant le ciel obscurci par les émanations toxiques – mais la natalité l’est également. La police que l’on entrevoit dans la séquence liminaire de la série suggère un Etat policier que l’on ne verra jamais mais qui semble posé comme une évidence. La prison dans laquelle Jim Shannon purge une peine dans cette séquence est à l’aune de cette société : les détenus y sont confinés dans un espace réduit, abandonnés à la saleté et privés de respirateurs. Cest donc une société qui se définit avant toute chose par la négation de la vie, victime de ses instincts destructeurs qui, au demeurant, n’en sont pas pour autant refrénés. Car l’enjeu qui anime la fin de la série est la poursuite de la logique du profit qui a déjà détruit la Terre : dès lors qu’il est possible de voyager dans le passé, l’homme envisage d’exploiter les ressources extraordinaires que recèle la Terre encore vierge de toute présence humaine.


Jim Shannon Lady Shannon

 

Deux univers s’opposent donc dans la séquence d’ouverture de la série. D’un côté le futur – notre futur proche -, qui réunit toutes les caractéristiques d’un monde détestable, hideux et inique ; de l’autre la Terre vierge du crétacé. Comme le premier n’est visible que durant le premier acte du pilote – à peine quinze minutes -, la cinématographie opte pour des choix simples et immédiatement parlants : l’opposition chromatique et la taille des plans. Le futur se partage entre les couleurs fauves, qui évoquent une chaleur insupportable, et les ombres noires, bleues ou verdâtres qui caractérisent les intérieurs. Les cadrages sont rapprochés, de manière à enfermer les personnages dans un cadre étroit. Les premiers plans de la surface de la Terre, aride et dévorée par la Ville, resserrent rapidement la perspective en zoomant sur un immeuble puis une fenêtre de cet immeuble, derrière laquelle vivent les Shannon. L’idée de resserrement est soulignée par le choix de commencer l’effet de zoom dans l’espace mais l’image de la Terre vue de l’espace est précédée par celle d’une surface déserte, grise, dénuée de vie : c’est la surface de la lune, sur laquelle on voit, dérisoire, le drapeau américain, ainsi que l’empreinte laissée par les astronautes américains. Cette ouverture à la Independence Day impose d’emblée l’image du désert comme vision inaugurale de la série, avant de révéler progressivement ce qu’est devenue la planète Terre. La lune, le drapeau, l’empreinte symbolisent aussi, évidemment, l’esprit pionnier qui anima la course à la lune, l’espace se substituant à l’Ouest dans la conquête de nouvelles frontières. C’est précisément ce que représente le second univers de la série, synonyme d’espoir, de vie à nouveau permise, et dont le traitement visuel contraste avec celui de la Terre du futur : la Terre du crétacé bénéficie des lumières naturelles, le décor de la colonie autorise les plans larges et la caméra s’envole rapidement au-dessus des forêts pour révéler un monde naturel dont la seule limite est le ciel, un monde riche de couleurs vives, un monde d’air pur – si pur que la première récation des hommes du futur en y débarquant est fréquemment l’hyperoxie. La série procède donc par juxtaposition de deux univers visuels opposés, illustrations de deux sentiments eux-mêmes contraires, le désespoir et l’espoir.


Shannon boy Shannon girl

 

Une fois dans ce second univers, on se trouve en situation connue : celle des pionniers explorant un nouveau territoire, à ceci près que ces pionniers-ci ont vu ce que l’exploitation aveugle des ressources naturelles faisait subir à la Terre et en retirent une conscience aiguë tant de leur environnement que de la chance qu’ils ont d’y vivre. Les personnages de Terra Nova ne sont pas des Robinsons jetés là contre leur gré mais des colons venus en connaissance de cause et dans le but de rester. L’exploration n’occupe d’ailleurs jamais le premier plan de la série : c’est de survie qu’il est question, d’emblée et jusqu’au dernier épisode. Le « mythe » fondateur de Terra Nova est celui du commandant Taylor, le premier à avoir traversé la faille temporelle, survivant seul dans ce monde peuplé de dinosaures et de mille autres dangers durant 118 jours, temps qui s’est écoulé, inexplicablement, entre son arrivée et celle des autres personnes composant son groupe, pourtant partis en même temps que lui.


A suivre dans ASS 41


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