par Antoine de Baecque

 Cahiers du Cinéma, 2005, 194 p., 35 €.

 

timburton

Le dire équivaut certainement à énoncer une évidence mais il n’est pas inutile pour autant de le rappeler : cinéma et télévision ne s’opposent pas mais se complètent en jouant depuis une soixantaine d’années un jeu d’échos. C’est pourquoi la fréquentation des « salles obscures » et la lecture des ouvrages se consacrant à ses artistes et à ses œuvres est productive pour l’esprit qui se passionne aussi pour les œuvres de la télévision.

Tim Burton est l’un des cinéastes les plus captivants de sa génération. Son imaginaire est difficilement transposable tel quel à la télévision pour des raisons de moyen autant que de culture : il se rattache en effet aux films de genre tournés jadis en Angleterre aussi bien qu’aux Etats-Unis et met en œuvre une exigence graphique que la plupart des productions télévisuelles ne peuvent s’offrir, tant pour des raisons de coût que pour des contraintes de temps. On l’a vu justement dans ce numéro en examinant les deux déclinaisons si inégales de Dinotopia, tournées toutes deux pour le petit écran mais la première avec les moyens d’une superproduction, la seconde… sans.

Burton n’en a pas moins tenté de donner au petit écran quelques avatars de son génie visuel et narratif conçus sur sur grand écran. En 1985, il est ainsi le producteur exécutif et le consultant artistique de la série animée Family Dog, et quatre ans plus tard de l’adaptation, également animée, de son long-métrage Beetlejuice. Ce n’est qu’en 2000, après avoir toutefois produit un téléfilm réalisé par Adam Resnick en 1993, Cabin Boy, qu’il s’essaie encore à une production sérielle sous la forme du pilote de la série Lost in Oz, réalisé par Michael Katleman d’après un scénario co-écrit par Burton également.

En dépit de ces tentatives, c’est évidemment sur le grand écran que le talent de Tim Burton trouve le terreau propice à son expression. Antoine de Baecque, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma et responsable des pages culturelles de Libération, s’attache à l’ensemble de son parcours dans un livre simplement intitulé Tim Burton. Ouvert par la phrase du réalisateur « Les films frappent à la porte de nos rêves », le livre est un hommage au réalisateur autant qu’une étude approfondie de son œuvre, dont chaque opus est examiné à la lumière d’articles et d’interviews d’époque aussi bien que d’autres ouvrages consacrés au « petit génie » issu des studios Disney – où, au passage, il n’aura pas vraiment trouvé la liberté qui caractérise ensuite ses meilleurs films. Une entrée en matière biographique permet de replacer la carrière du réalisateur dans les aléas de sa vie personnelle, rappelant qu’il a commencé par une fascination pour le cinéma et notamment pour l’acteur Vincent Price avant de se consacrer à des œuvres plus ambitieuses et plus achevées, sans jamais renier l’attachement au gothique, à l’horreur et au « décalage » de ses premières amours. Du court métrage Vincent, que l’on découvrira en 1994 avant L’Etrange Noël de Monsieur Jack mais que Burton réalise dès 1982, jusqu’au plus récent Noces funèbres, toute la carrière (à ce jour) de Burton est exposée, étudiée et commentée par l’auteur, qui s’offre lorsqu’il le juge pertinent des échappées par les œuvres inspiratrices du réalisateur, mettant ainsi en perspective un imaginaire qui reste à peu près unique dans le paysage cinématographique actuel. On apprend ainsi une multitude de choses sur les films de Burton et sur les conditions de leur production, autant que sur des pans entiers du septième art invoqués par ses images tourmentées et oniriques.

Le texte est constamment mis en liaison avec une iconographie riche et bien choisie, dont la seule vision au fur et à mesure d’un butinage curieux du livre permet de se plonger tout entier dans l’univers burtonien. Il y a de fortes chances que ce seul « feuilletage » du livre de De Baecque vous donne envie de revoir les films d’Ed Wood ou les titres de la SF américaine des années cinquante, que les chaînes du câble et du satellite permettent de revoir régulièrement. Mais vous sortirez peut-être aussi de cette lecture dévoré par le désir de voir Frankenweenie, second et rarissime court-métrage que Burton réalisa en 1982, dans la foulée de Vincent, et qui à l’œil du téléphile ne sera peut-être pas sans évoquer la série Feerie, Indiana (Marshall et Simon) devenue elle aussi rare sur le petit écran et nourrie des délires d’un Joe Dante ou d’un Burton, justement, dans un constant hommage au cinéma d’hier et aux univers qui savent le mieux en restituer la magie tout en s’inscrivant à merveille dans notre contemporanéité, ceux de Spielberg, de Lucas et, encore et toujours, de Burton.

A la fois voyage au cœur de la biographie « romantique » de Burton et dans les secrets de son œuvre, le livre de De Baecque se lit avec aisance et passion, au fil de chapitres épousant la carrière du réalisateur et donnant constamment envie de passer au suivant sans reposer l’ouvrage. Nombre des images et des commentaires rappellent à l’amateur de télévision que la petite lucarne a toujours mêlé l’onirisme et le fantastique au réalisme, même si elle bénéficie rarement des moyens mis en œuvre par le cinéma.

Thierry Le Peut

Tag(s) : #Livres

Partager cet article

Repost 0