Un article de Brigitte MAROILLAT

publié dans Arrêt sur Séries n°18 (septembre 2004)

 

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Histoire d’un complot en huis clos

Un grand merci à Robin Baldwin, webmaster du remarquable site dédié à Christopher Plummer, sans les précieuses informations duquel cette étude n’aurait pas pu voir le jour.

 John Watkins, diplomate Canadien en Union Soviétique, a succombé à une crise cardiaque dans un restaurant de Montréal en présence d’amis au cours d’un dîner d’adieu ”, pouvait-on lire dans la rubrique nécrologique des grands quotidiens canadiens dans leurs éditions du 13 octobre 1964. Mais derrière cette version officielle se cacherait en réalité un sombre et stupéfiant complot : la mise à mort programmée d’un ambassadeur dont les relations apaisées avec l’URSS ainsi que les mœurs n’auraient pas eu l’honneur de plaire à la toute puissante CIA. Du moins est-ce le point de vue de l’écrivain et journaliste Ian Adams, auteur de Agent of influence : the true story of John Watkins qui a inspiré le téléfilm dont il sera question ici, son scénario ayant été cosigné par Adams  lui-même et par son fils, John Riley.

John Watkins occupait, au début des années soixante, les fonctions d’ambassadeur du Canada en URSS. Polyglotte et homme de culture et d’ouverture, le diplomate était fier d’avoir permis à son pays de sortir de la récession économique grâce aux relations de confiance qu’il était parvenu à développer avec les dirigeants soviétiques ayant permis des échanges commerciaux fructueux entre les deux Etats. Des relations qui ne tardèrent pas à attirer l’attention des services secrets américains qui virent d’un très mauvais œil les activités de Watkins d’autant plus dangereuses, à leurs yeux, qu’il était d’une part, homosexuel donc vulnérable au chantage et d’autre part, activement soutenu par son ami et Premier Ministre Canadien Lester B. Pearson, lui aussi dans le collimateur des States pour avoir émis des critiques sur la politique étrangère américaine et sur la chasse aux sorcières orchestrées par Mc Carthy dont il entendait vivement se démarquer.

Dans la soirée du vendredi 9 octobre 1964, Watkins est donc arrêté et placé en garde à vue dans la suite 1268 de l’hôtel St Johns pour y être interrogé. Trois jours plus tard, il meurt, officiellement au cours d’un dîner entre amis. Watkins était-il vraiment une taupe du KGB ou simplement un brillant diplomate qui se dédia au rapprochement Est/Ouest afin mettre fin à la guerre froide ? Le livre d’Adams et le téléfilm qui en est tiré répondent, pour leur part, clairement à la question en faisant de Watkins la victime d’un complot orchestré par la CIA. Même si la crédibilité de cette thèse est aujourd’hui reconnue (principalement au Québec où l’esprit indépendant de la Belle Province rend les francophones plus ouvert à ce genre d’histoire) elle reste néanmoins combattue par d’éminents journalistes canadiens anglophones tels que Paul Jackson du Calgary Sun.

Au delà de l’histoire de John Watkins, le téléfilm traite précisément du choc de deux visions du monde qui s’affrontent au sein même de la nation canadienne, une contradiction intérieure inhérente à la diversité culturelle du pays qui est une force mais aussi un faiblesse sur laquelle les Etats-Unis ont su jouer à merveille pour servir leurs intérêts, ce qui ne réussissait cependant pas toujours, certains hautes personnalités canadiennes ayant eu suffisamment de courage pour se dissocier de la politique manichéenne du tout puissant voisin américain. Tel était le cas, selon Ian Adams, de John Watkins, self made man dont l’indépendance affichée et l’homosexualité assumée, étaient autant d’éléments dissonants faisant de lui la cible idéale du conformisme étriqué de d’une certaine Amérique puritaine et va t’en guerre.

Avec l’excellente mini série Britannique The jury (récemment évoquée dans les colonnes d’ASS) Agent of influence a été l’une des productions phares des 16e Rencontres Internationales de Télévision de Reims qui lui ont d’ailleurs décerné le prix du meilleur scénario, une récompense qui rend à juste titre hommage toute l’intelligence avec laquelle Ian Adams a fait des trois derniers jours de la vie de l’ambassadeur un huis clos étouffant, dominé par l’interprétation magistrale de Christopher Plummer, l’acteur s’étant littéralement pris d’enthousiasme pour ce personnage anticonformiste avec lequel il partage l’esprit d’indépendance et l’amour des Arts. Autant d’éléments qui justifient amplement que l’on s’intéresse de près à cette production captivante que Canal+ a eu l’heureuse initiative de rediffuser récemment après une première programmation le 21 avril 2003.

 

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Voyage au cœur de la paranoïa de la guerre froide

Les détracteurs de la thèse développée par Ian Adams ont qualifié le téléfilm Un agent d’influence de “ Oliver Stone school movie ” faisant ainsi référence aux productions du réalisateur américain lequel, de par ses positions très personnelles sur des sujets brûlants (tel que l’assassinat de JFK), s’est vu maintes fois reproché de faire dire aux faits ce qu’il veut pour accréditer ses thèses conspirationnistes. Ian Adams s’est vu opposer les mêmes critiques, certains lui faisant grief de développer une thèse qui ne repose sur aucune preuve tangible (et ce d’autant qu’aucun enregistrement n’ a été conservé des interrogatoires) mais sur des éléments ténus à partir desquels l’auteur a étayé ce qui s’est, selon lui, passé durant les trois derniers jours de la vie de John Watkins.

C’est du moins le point de vue de Paul Jackson du Calgary Sun qui, dans deux éditos, a vivement réagi (1) à la thèse du téléfilm consistant à faire de Watkins un héros alors que l’ambassadeur n’aurait jamais été qu’un traître ce dont, selon le journaliste, il peut parler d’autant plus librement qu’ayant été dans les années 70 un membre de la Parliamentary Presse Gallery à Ottawa, il a été amené à côtoyer beaucoup de personnalités du bloc Est. C’est ainsi qu’il apprit qu’un scénariste Russe, Yuri Krotkov, travaillant pour le KGB, aurait été chargé de piéger Watkins pour le faire chanter. Etant parvenu à s’infiltrer auprès du diplomate, ce qui n’était guère difficile quand on connaît le goût de l’ambassadeur pour les Arts, Krotkov proposa rapidement à Watkins de lui organiser rendez-vous dans des hôtels avec de jeunes prostitués mâles, en compagnie desquels le diplomate aurait été ensuite filmé, dans ses ébats, par le KGB. Cédant lâchement au chantage, l’ambassadeur aurait accepté de devenir un agent d’influence des Russes, ce que, selon Jackson, les deux fameux dissidents soviétiques, Anatoli Golitsin et Yuri Nosenko, auraient confirmé à la CIA, révélant en outre que le contrôleur Russes de Watkins était le fameux Anatoli Gorski celui-là même qui contrôlait Sir Anthony Blunt, historien d’art et conseiller de la reine qui fut dans les années cinquante l’un des espions célèbres à la solde des Soviétiques, un personnage qui a inspiré un téléfilm avec Ian Richardson ainsi qu’une mini série, Cambridge Spies, présentée cette année au Festival de Reims. Fort de toutes ces informations, Jackson écrit qu’il fut le premier journaliste à citer le nom de Watkins comme l’un des ambassadeurs canadiens à être passé à l’ennemi, ce qu personne n’osa selon lui réfuter à l’époque tant les preuves contre le diplomate étaient accablantes.

Ce type de polémiques autour d’un sujet brûlant n’est pas totalement inconnu des Français, le téléfilm l’affaire Dominici ayant également fait l’objet de vives critiques en présentant un Gaston Dominici innocent et victime d’une sombre complot aux dimensions internationales, une thèse tirée du livre de William Reymond Dominici non coupable : les assassins retrouvés qui n’est pas sans similitudes avec le travail d’investigation mené par Ina Adams sur l’affaire Watkins.

C’est précisément à l’occasion de ses recherches pour les besoins de son nouvel ouvrage Portrait of spy, un panorama des diplomates canadiens ayant trahi leurs pays au profit des Russes pendant la guerre froide, que Ian Adams rencontra plusieurs témoins qui lui rapportèrent que courait une rumeur selon laquelle l’ambassadeur John Watkins ne serait pas mort de cause naturelle mais des mauvais traitements infligés lors d’un interrogatoire musclé menée par la Royal Canadian Mounted Police Security Service (communément appelée RCMP) et supervisé par la CIA laquelle le soupçonnait d’être un agent d’influence à la solde de l’Union Soviétique.

Après avoir découvert que le certificat de décès de Watkins portait la signature d’un membre prééminent de la RCMP, Adams fut convaincu que le diplomate n’était pas mort lors d’un dîner avec des amis mais dans des circonstances où il se trouvait placé sous la garde des agents de renseignements canadiens, ce qu’accréditait les rumeurs. En outre, sa mort avait été précédé par le décès tout aussi mystérieux, officiellement un suicide, d’un autre diplomate Canadien, Herbert Norman, ambassadeur en Egypte, qui aurait sauté du sixième étage de sa suite au Caire. Tout comme Watkins, Norman était un ami très proche du Premier Ministre Pearson que celui-ci avait soutenu dans son refus de comparaître devant la commission Mc Carthy.

Le livre de Adams fut publié en 1980 et ses révélations amenèrent le gouvernement canadien, sous la pression du Parti Québécois, à ordonner une enquête officielle pour faire toute la lumière sur cette affaire. Malheureusement, la RCMP refusait de communiquer toutes les pièces du dossier Watkins en sa possession arguant qu’une telle communication pourrait mettre en péril la sécurité nationale tout en admettant toutefois que le diplomate était mort à l’issue d’un interrogatoire dans une chambre d’hôtel lequel n’avait cependant pas permis d’établir qu’il était un traître soumis à un chantage du KGB. (2)

Alors que l’enquête officielle tant attendue était finalement compromise, Ian Adams poursuivait ses propres investigations à l’issue desquelles il publia, en 1999, un autre livre cette fois entièrement consacré à Watkins Agent of influence : the true story of John Watkins. Dans cet ouvrage, il développe l’idée que les américains voyaient d’un fort mauvais œil les relations étroites de l’ambassadeur avec les dirigeants soviétiques grâce auxquelles il avait pu obtenir la signature de nombreux contrats commerciaux qui nourrirent les Russes pendant le marasme économique post stalinien et permirent aux Canadiens de sortir eux-mêmes de la récession. En outre Watkins était un proche de Pearson auquel les Etats-Unis ne pardonnaient pas le soutien qu’il avait apporté à Norman et sa volonté de mener une politique étrangère indépendante. C’est donc sur la pression de la CIA que Watkins a été arrêté et soumis à un interrogatoire par la RCMP qui a dû, pour agir, se contenter des allégations des américains selon lesquelles Watkins était un traître, une trahison dont la CIA n’a jamais apportée les preuves qu’elle avait  pourtant promis aux canadiens.

Adaptant la thèse développée dans son livre, Adams et son fils John Riley ont choisi de concentrer le scénario du téléfilm sur les trois jours pendant lesquels Watkins a été retenu dans une chambre d’hôtel pour interrogatoire, du soir du vendredi 9 octobre au matin du lundi 12 octobre 1964. Le téléspectateur est véritablement happé par l’intrigue qui a aucun moment n’apparaît invraisemblable. Quoique l’on puisse personnellement penser de la vision de Adams, il n’en reste pas moins que contrairement à L’affaire Dominici, elle tient parfaitement la route car intelligemment menée avec des scènes dramatiquement fortes mais d’une grande sobriété, sans poudre aux yeux ni cabotinage.

Les producteurs d’Alberta Filmworks et le distributeur Alliance Atlantis ont donc pris de gros risques eu égard aux remous que créait déjà le téléfilm avant même qu’il ne soit diffusé. Leur audace a été largement récompensé par l’accueil réservée à cette œuvre dans les 132 pays qui l’ont achetée ainsi que par les nombreux prix qui lui ont été attribués. Seuls les Etats-Unis sont restés hermétiques à ce succès, le téléfilm n’ayant pas trouvé preneur chez l’Oncle Sam en raison de son supposé caractère anti-américain, une opinion que Christopher Plummer, qui réside aux Etats-Unis dans le Connecticut, n’a cessé de combattre expliquant qu’il s’agissait de la critique non d’une nation mais d’une époque, celle de la paranoïa de la guerre froide et des ravages du Mac Carthysme. (3)

Les relations ambiguës et complexes qu’entretiennent le Canada avec les Etats-Unis sont également au cœur de l’histoire d’Un agent d’influence à une époque où les américains étaient furieux du refus opposé par le Premier Ministre canadien de s’associer à leur politique vindicative envers l’URSS. Les relations diplomatiques du Canada avec les soviétiques étaient donc vues par les américains comme une trahison : “ soit vous êtes contre eux soit vous êtes contre nous ”, avait lancé Lindon Johnson à l’adresse des Canadiens, ce qu n’est pas sans rappeler les évènements post 11 septembre et la mise en garde du Président Bush envers les pays occidentaux qui ne le soutiendraient pas dans sa campagne de guerre en Afghanistan et en Irak. Comme le dit Watkins dans le téléfilm “ Voir le monde d’une autre manière que les Américains fait de moi un agent soviétique et un ennemi de la démocratie ”, une phrase qui trouve un vibrant échos dans l’actuelle contexte international où tout Etat qui ne partage pas les orientations de la politique étrangère des Etats-Unis en est ipso facto un adversaire qui cautionne par son attitude réfractaire “ l’axe du mal ”, instigateur des attaques terroristes contre la nation américaine. Ironie du sort, Un agent d’influence a été diffusé au Canada le 13 avril 2003 au moment même où Bagdad tombait aux mains des Américains et où le Premier Ministre Canadien Jean Chrétien réitérait, en réponse à l’insistance des de Washington qui comptait sur l’appui militaire du Canada, son refus d’engager des troupes en Irak pour des raisons autres qu’humanitaires. Le Canada est aux Etats-Unis ce que le Belgique est à la France : le gentil voisin pas très futé sur la bêtise duquel on raconte des histoires drôles. Tout cela serait bon enfant si cette attitude n’était pas poussée à son paroxysme au niveau de l’Etat, les USA ayant toujours considéré le Canada comme un Etat satellite du leur qui devrait systématiquement se plier à leur volonté , un complexe de supériorité cristallisé dans le film en la personne de l’ignoble agent de la CIA Robert Madison qui ne cesse de parler avec mépris du Canada, refuge des lâches américains qui ne veulent combattre au Vietnam ou patrie de traîtres comme Watkins, une nation selon lui où seules les femmes à l’image de Diane Fletcher, sa collègue du RCMP, ont, je cite, “ des cojones ”.

La situation politique intérieure du Canada est également abordée, l’année 1964 ayant été marquée par les toutes premières manifestations organisées par le Rassemblement Pour l’Indépendance Nationale soutenant les revendications du Front de Libération du Canada qui réclame la création d’un Etat Québéquois francophone indépendant. Ces évènements qui ont secoué pour la première fois violemment le Canada sont évoqués à dessein pour bien fixer dans l’esprit du téléspectateur la situation délicate dans laquelle se trouve le gouvernement Pearson : pris dans une véritable tourmente, il doit à la fois ménager la susceptibilité des Américains qui n’apprécient guère les positions dissidentes du Canada et composer avec les revendications des indépendantistes Québéquois, une situation qui expliquerait selon Ian Adams pourquoi le Premier Ministre a été dans l’impossibilité d’intervenir pour prendre la défense du diplomate, son ami de longue date.

C’est dans ce contexte national et international tendu que le sort de l’ambassadeur John Watkins s’est scellé dans un huis clos tragique mettant en scène des personnages complexes qui vont s’affronter dans un jeu où ils sont tous des pions au service d’Etats qui se livrent une guerre idéologique impitoyable, une machine à broyer les personnalités et à ruiner les carrières et réputations.

 

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Des personnages complexes et torturés dans un face à face sous tension

Le réalisateur Michel Poulette a magnifiquement capté la claustrophobie et la paranoïa inhérente à ce huis clos où la tension des scènes d’interrogatoire est fort bien recrée. C’est précisément les relations de défiance qu’entretiennent entre eux les divers personnages qui sont le plus captivantes. Bien que ceux-ci n’ont pas tous vraiment existé, Ian et John Riley Adams ayant mélangé figures historiques (on y croise Andrei Gromyko et James Jesus Angleton, le big boss du contre-espionnage américain) et personnages de fiction, ils n’en restent pas moins parfaitement crédibles. “ Il y a un certain nombre d’éléments de pure fiction mais l’essentiel des faits est bien réels tels que les méthodes controversées de la CIA et la détention illégale de Watkins, ancien ambassadeur du Canada en URSS qui méritait un meilleur traitement eu égard aux grandes choses qu’il a accomplies tout au long de sa carrière ” (4)

L’exceptionnelle réussite de John Watkins avait de quoi agacer et faire de lui la cible parfaite d’un complot non seulement parce qu’il était gay mais aussi et surtout un self made man. D’origines paysannes, Watkins était un autodidacte qui a notamment appris les langues étrangères en côtoyant les ouvriers immigrés qui travaillaient dans la ferme familiale, ce qui est d’ailleurs évoqué dans le téléfilm au cours d’une séance d’interrogatoire mémorable à l’issue de laquelle le diplomate, bien conscient que ses origines ne jouent pas en sa faveur, dit avec réalisme : “ Si j’étais un de ces fils de famille, je ne serais pas assis dans cette pièce à écouter vos inepties ”. Il était en effet difficile d’admettre pour certains qu’un pauvre fermier d’Ontario puisse devenir ambassadeur par la force de son travail et développer grâce à une personnalité chaleureuse, une curiosité intellectuelle et un esprit ouvert sur le monde, des relations qu’aucun autre diplomate avait réussi à cultiver avant lui.

En bon épicurien qu’il était, aimant la poésie et les bons vins, Watkins nourrissait une passion des Arts en général et de la musique en particulier, le diplomate étant un pianiste émérite, un don que son interprète Christopher Plummer partage avec son personnage ce qui donna à l’acteur l’occasion de nous gratifier de délicieux intermèdes musicaux allant du Premier Concerto pour piano de Serge Rachmaninov à Ray Charles dont il interprète le fameux Unchain my heart dans un flash back montrant Watkins dans son appartement parisien avec son jeune amant, le poète Ouzhebèque Khamal Stoïkov, une mélodie que l’ambassadeur entendra juste avant de mourir quand il repensera avec émotion et à son ami décédé sous la torture.

L’homosexualité de Watkins est traitée avec sobriété et élégance à l’image du personnage qui assume naturellement son identité sexuelle et ce d’ailleurs, avec une bonne dose d’humour comme le montre la fameuse scène du détecteur de mensonge dans laquelle grâce à sa fine intelligence, l’ambassadeur va tourner à son avantage cette situation inconfortable qu’il qualifie avec facétie d’“ un peu loufoque mais certainement pas ennuyeuse ”, ridiculisant littéralement ses accusateurs et notamment David Present, membre prééminent da la RCMP, qui tout comme Madison est ouvertement homophobe. Present le sommant de se soumettre au détecteur (“ une monstruosité médiévale ”, selon Diane Fletcher, à l’allure de chaise électrique) pour prouver qu’il est homosexuel, le diplomate accepte mais à condition que l’agent s’y soumette également “ juste pour prouver que vous êtes hétérosexuel bien sûr ”. Evidemment Present se dérobe et ordonne à son subordonné Sean Fitzpatrick de se plier à l’exercice à sa place, ce que le jeune agent, pas fou, refuse “ si ce truc dit que j’en suis un, vous serez obligé de me virer. Pas d’homo dans les force, pas vrai ”, ce qu’approuve le diplomate en lançant avec une certaine satisfaction au nez de ses accusateurs “ bien parlé mon garçon ”.

En prenant fait et cause pour Watkins, le téléfilm a l’intelligence de ne pas en faire une victime tragique anéantie par les épreuves mais un personnage bon vivant dont la vivacité et la finesse d’esprit est dans l’adversité la grande force. Le personnage de Watkins doit beaucoup au talent de Christopher Plummer, l’acteur lui conférant son charisme et son regard ironique sur les événements qui affecte sa vie. Le comédien ne cache pas s’être beaucoup investi dans le personnage qu’il considère comme un héros méconnu du Canada : (5) "John Watkins s’est élevé contre la guerre du Vietnam, la prolifération des armes nucléaires et le Mc Carthysme et pourtant nul dans son pays ne se souvient de son action ni de son  visage. C’est à ce personnage là que je voulais rendre hommage en faisant de lui un homme défendant avec dignité ses convictions face à l’adversité." (6)

Tel est précisément le cas dans ce remarquable face à face entre Watkins et Madison où après avoir tourné une fois de plus en dérision l’agent de la CIA et sa paranoïa grotesque de la probabilité d’une invasion du Canada par les Chinois communistes (“ Quand les Chinois seront au Canada, faîtes-moi plaisir pendez-moi ”), le diplomate décrit avec émotion et force son dévouement à sa patrie (“ Toute ma vie j’ai été un Canadien bon et loyal ”) et l’utilité de sa tâche (“ Pendant que vous vous acharniez tous à détruire la vie de chaque homosexuel dans les services publics, j’établissais des contacts avec l’Union Soviétique qui ont mené à la vente de millions de tonnes de céréales canadiennes. Le Kremlin payait généreusement et en or. Cet argent est allé directement dans le poches de milliers de fermiers qui en retour ont investi dans ce pays, ce qui a mis fin à la récession. Ces ententes commerciales ont adouci les tensions de la guerre froide, ont conduit à la détente Est/Ouest et provoqué un traité nucléaire avec l’Union Soviétique. Je me sens profondément privilégié d’avoir été diplomate et d’avoir servi mon pays en ces temps difficiles. Et maintenant dites-moi ce qui dans vos misérables petites vies professionnelles peut bien vous accorder le droit de traiter mon travail de collaboration avec le KGB ”). Des mots qui sonnent avec une grande justesse dans la bouche de Christopher Plummer quand on connaît l’attachement de l’acteur à son pays natal.

Diane Fletcher est le personnage le plus controversé de l’histoire proposée par Adams, certains ayant fait remarqué qu’il n’y avait pas cette époque (et ce jusqu’en 1974) de femmes au sein de la RCMP ce à quoi Adams répond que s’il a introduit une femme c’est pour que le huis clos ne soit pas uniquement masculin et que cela n’enlève rien à la crédibilité du personnage qui est des plus représentatives des femmes de cette époque qui pour réussir à percer dans un monde d’homme devaient se montrer dures et inflexibles.

C’est la raison pour laquelle lorsque le patron de la RCMP, Chris Hayden, lui propose de mener l’interrogatoire de l’ambassadeur au côté de David Present son supérieur hiérarchique, Diane y voit une marque de confiance et surtout un moyen d’évoluer, Hayden lui laissant entendre qu’elle pourrait bien prendre la place de Present si elle parvient à obtenir les aveux du diplomate. C’est donc par pure ambition qu’elle s’est retrouvée mêlée à l’affaire dans laquelle elle va d’ailleurs joué à la perfection le rôle que ses supérieurs attendent d’elle, ignorant encore qu’elle est manipulée. Persuadée de contrôler la situation et guidée par sa soif de reconnaissance au sein d’une équipe exclusivement masculine, Diane met d’emblée Watkins sur la sellette avec une dureté impitoyable, au cours de confrontations mémorables entre ces deux personnages, l’humour et la décontraction de l’ambassadeur contrastant avec l’inflexibilité et le zèle de la jeune femme dont d’ailleurs il se moque avec l’ironie que lui confère Plummer : “ Vous n’êtes que les muscles dans cette histoire n’est-ce pas ? Quand est-ce que les vrais cerveaux arrivent, inspecteur ? ”, lui faisant ainsi comprendre qu’elle n’est qu’un pion dans un jeu qui la dépasse, ce que lui confirmera son frère Murray Fletcher, troisième secrétaire de Watkins à Moscou, qui mène parallèlement sa propre enquête sur l’affaire pour trouver un moyen, in fine, de sortir l’ambassadeur de ce piège.

 

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Vont alors se nouer au fil de l’histoire des rapports complexes oscillant entre défiance et connivence entre Diane et Watkins et c’est précisément à travers cette relation que la jeune femme va prendre peu à peu conscience qu’elle n’est qu’une marionnette entre les mains de la CIA qui joue sur son ambition démesurée pour s’assurer sa collaboration, ce que Watkins n’hésitera pas à lui rappeler brutalement et sans détour parce qu’il espère un sursaut salutaire de la jeune femme qu’en dépit des circonstances il estime beaucoup : “Toute cette mascarade, c’est rien qu’un marche pied pour vous même n’est-ce pas ? Vous êtes une carriériste, non ? Vous sacrifiez tout principe, toute personne, pour aller de l’avant…C’est pour ça que vous êtes entrée au renseignements, pour devenir la brute de service de la CIA ".

Peu à peu le sort de Watkins va la toucher et ce d’autant plus que celui-ci lui rappelle son père, ancien médecin de campagne, qui fut un brillant ministre de la santé (le meilleur que l’Alberta n’est jamais connue selon Chris Hayden) avant de mourir noyé sous les yeux de sa fille lors d’une excursion en canöe Cayak. Depuis cet accident, la jeune femme éprouve une colère intérieure qu’elle ne comprend pas et sur laquelle l’ambassadeur qui connaissait bien le père de Diane va l’éclairer : à travers les liens qui se tissent progressivement entre eux, Watkins va lui faire comprendre que cet accident n’en est pas un et qu’affecté par les pressions répétées des américains, la mort étrange de Herbert Norman et se sentant à sont tour menacé, son père a préféré en finir lui-même au lieu de se faire enlever et assassiner loin de sa famille. “ On doit mourir dignement quand il n’est plus possible de vivre dignement. Je crois que votre père en était persuadé, c’est la raison pour laquelle il voulait que son enfant qu’il aimait le plus soit à ses côtés au dernier instant de sa vie ".

N’en déplaise à ceux qui ont critiqué la présence anachronique d’une femme au sein de la RCMP, c’est fort intelligemment que Ian Adams a introduit le personnage de Diane qui n’est pas une potiche décorative sensée égayer un monde exclusivement masculin mais une figure marquante de par son évolution à l’épreuve des évènements et de ses relations avec l’ambassadeur, connivence teintées d’une réelle affection qui va toucher la jeune femme et la rendre éminemment humaine notamment dans cette scène où elle réconforte Watkins après que celui-ci lui confie qu’il a rêvé qu’il lisait sa propre nécrologie : “ l’ambassadeur John Watkins est décédé d’un crise cardiaque au cours d’un repas d’adieu avec des amis. J’étais en colère dans mon rêve parce que je savais  que j’étais mort, ici, seul,  entouré de mes ennemis. La nécrologie était un mensonge. Sortez-moi d’ici inspecteur ”, ce qu’elle tentera de faire jusqu’au bout… La très estimée actrice Québécoise Marina Orsini est parfaite dans ce rôle, de par son jeu nuancé elle épouse tous les doutes et les contradictions de son personnage écartelée entre ses ambitions professionnelles et son attachement à son pays et à l’ambassadeur Watkins.

David Present, l’agent rival de Diane au sein de la RCMP est un personnage ambigu qui au départ prend la défense de Watkins en exigeant de Madison des preuves puis se range ensuite aux côtés de l’américain pour enfoncer l’ambassadeur, notamment dans la fameuse scène du détecteur de mensonge où contre toute attente il va se voir tourner en dérision par Watkins. Present est un opportuniste qui semble manger à tous râteliers jouant à la fois le jeu de la RCMP qu’il est sensé représentée et celui de la CIA de Madison dont il apparaît progressivement comme l’âme damnée. Present nage donc en eaux troubles et semble s’y complaire, une attitude qui nous sera expliquée en toute fin de téléfilm lorsqu’il se piègera lui-même en racontant une petite histoire amusante sur les lièvres des prairies, véritable parabole sur la sélections naturelle selon Darwin, que seul le véritable traître pouvait connaître… Les mises en garde de Present à Diane au début de l’interrogatoire prennent alors tout leur sens : “ Vous voulez mon job, Fletcher mais vous ignorez les règles comme vous ignorez le petit jeu qu’on joue, car si vous le saviez, la dernière chose que vous voudriez avoir c’est bien mon job ”, la situation d’un agent double (voire triple ici) “ condamné à vivre dans le mensonge et toujours prêt à la trahison ” comme dirait cette chère Sydney Bristow, n’étant en effet guère enviable. Le jeu ambigu à souhait de Shaun Johnston sert à merveille ce personnage trouble prêt à tous les compromis.

Robert Madison est l’agent dépêché par la CIA pour superviser l’interrogatoire menée par la RCMP. Ce personnage odieux est inspiré, selon Plummer, d’un agent américain (“ un véritable maniaque au profil de psychopathe ”) chargé d’organiser la chute ou l’assassinat de dirigeants politiques. Celui-ci aurait notamment œuvré à faire tomber le gouvernement travailliste du premier ministre britannique Harold Wilson qui avait refusé aux américains d’envoyer des troupes au Vietnam (7). Dans le téléfilm Adams a donné à Madison un curriculum vitae qui n’a rien a envié à son modèle : sorte de mercenaire sadique au service de la CIA, il a semé la mort au Congo avant de sévir en Egypte où il aurait impliqué dans le prétendu suicide de Herbert Norman. Omniprésent mais volontairement en retrait pour mieux attaquer le moment venu, Madison fait planer une menace constante sur Watkins comme une épée de Damoclès prête à tomber à tout instant. Il cristallise en sa personne tous les travers de la supériorité à l’américaine sans pour autant tomber dans le cliché car tout cela se fond subtilement dans les joutes verbales opposant les protagonistes au cours desquelles, au détour d’une phrase ou d’un geste, Madison distille son venin : homophobe, il s’acharne psychologiquement sur Watkins n’hésitant pas à faire torturer à mort Khamal l’amant du diplomate et de présenter ensuite à celui-ci les clichés de son horrible méfait pour le torturer. Il se plait également à confisquer au diplomate les cachets qui lui sont indispensable pour se prémunir des alertes cardiaques dont-il souffre, petit jeu ignoble qui sera fatal à Watkins mais qui ne fera pas pour autant triompher Madison qui ne parviendra pas à soutirer des aveux à l’ambassadeur, celui-ci préférant mourir que de signer un document désignant Pearson comme agent d’influence soviétique : “ j’ai bien le droit de choisir comment je veux vivre et mourir ” lance-t-il à l’ignoble agent américain avec une dignité qui contraste de manière saisissante avec l’ignominie et la bassesse de Madison. Celui-ci est un personnage à la Jr Ewing que le aussi fascinant qu’il est odieux. Son excellent interprète Canadien Ted Whittall semble prendre un évident plaisir à donner vie à ce salaud magnifique, une interprétation qui lui a valu de remporter le Gemini award du meilleur second rôle.

Tous ces personnages fascinants se retrouvent confrontés dans un huis clos étouffant dont la tension est palpable à chaque séquence. Les faces à faces toujours à cran tiré où chaque répliques tombent comme un couperet scotchent littéralement le téléspectateur à l’écran. Mais toute la réussite du scénario est de ne pas confiner l’histoire de Watkins aux quatre murs de cette chambre d’hôtel, les séquences d’interrogatoire étant entrecoupées par des séquences relative au passé du diplomate et aux arcanes de la guerre froide amenant des personnages secondaires qui ne manquent de caractère. Ainsi, les flash back intelligemment intégrés dans le déroulement de l’histoire renvoient essentiellement aux relations du diplomate avec Khamal Rachid Stoïchov un jeune poète Ouzhbèque et éclairent les aspects intimes de la riche personnalité de l’ambassadeur, bon vivant et amoureux des Arts. Khamal est l’exemple parfait du ressortissant d’Etat annexé par les Russes par la force qui ne manque aucune occasion de défier ceux qu’il considère comme des occupants : aussi quand le KGB lui propose d’espionner l’ambassadeur en échange d’un visa pour Paris afin de retrouver son ami, il refuse de trahir celui-ci. Khamal est un esprit libre et créatif qui partage avec l’ambassadeur le goût de l’indépendance qui les pousse tous deux à s’affranchir des dictatures idéologiques qui influencent leur pays respectif, celle des Russes pour Khamal, et celles des Américains pour Watkins.

Le huis clos est également entrecoupé par les investigations menées parallèlement sur l’affaire par le frère de Diane, Ian Adams ayant  voulu faire de Murray son double, un tiers dont la neutralité (même si le personnage a travaillé dans le passé avec l’ambassadeur) lui permet, au contraire de Diane, de mener des investigations de manière objective sans subir la pression de quiconque. Au fur et à mesure que son enquête progresse les téléspectateur découvre à travers les yeux de ce personnage l’envers du décors et les coulisses du complot contre Watkins.

Cette alternance de scène d’interrogatoire et de séquences extérieures rythmée par des flash back saisissants et des dialogues percutants confère au scénario des Adams père et fils un impact émotionnel fort, une histoire dont le téléspectateur sort bouleversé, partagé entre un sentiment de malaise (certains propos et situations renvoyant à une brûlante actualité) et de fascination pour le remarquable travail accompli par les acteurs, tous brillants, et par le réalisateur Franco-Canadien Michel Poulette dont la mise en scène sans temps mort devrait servir d’exemple à un bon nombre de productions hexagonales dites réalistes. Un agent d’influence est une œuvre d’excellence qui mérite amplement les critiques élogieuses et les nombreuses récompenses dont elle a fait l’objet.

 

NOTES

1. Smoke and mirrors : Calgary serves as the locale for film on traiterous turncoat, The Calgary Sun 13/11/2001 ; Truth goes missing : Calgary-filmed tale of intrigue has little to do with reality, The Calgary Sun 15/11/2001.

2. Movie claims CIA plot against Pearson : film on CTV raises troubling questions about death of diplomat par Jamie Portman ; Edmonton Journal 30/03/2003

3. Déclarations de l’acteur relatées dans l’article Agent not all truth : dramatization takes some liberties de Tony Atheton ; The Ottawa Citizen 12/04/2003

4. Movies claims CIA plot against Pearson, article précité.

5. Plummer stars in An agent of influence par Kyla Brewer ; Alberta Daily Tribune 12/04/2004

6. Interview de l’acteur sur CTV Canada 11/04/2004

7. Plummer says the movie raises timely, valid issues on Canada-US relations par Jamie Portman ; Canwest News Service 7/04/2004

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