Un article de Thierry LE PEUT
publié dans Arrêt sur Séries n°4 (mars 2001 - aujourd'hui épuisé)

 

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Ils sont arrivés en 1983, avançant des intentions pacifiques. C'était la première fois qu'Ils débarquaient au grand jour dans leurs gigantesques vaisseaux. Ils avaient l'air si inoffensifs, si vulnérables, si... humains. L'humanité les a crus, et ils se sont installés. Pour le pire...

Partout où sont passés les lézards de V, la mini-série de Kenneth Johnson a été accueillie avec un enthousiasme qui s'est traduit en termes d'audience. Au point que la novélisation des téléfilms, écrite par A.C. Crispin, a précédé en France leur programmation : débarqués en librairie en août 1985, les extraterrestres au sang vert n'ont pris possession de la deuxième chaîne française qu'un mois plus tard, le lundi en prime time (ce qui en dit long sur la confiance que les programmateurs français plaçaient dans la série).

Conçue par Kenneth Johnson qui avait oeuvré précédemment sur L'Homme qui valait trois milliards et Super Jaimie (c'est lui qui développa le personnage de Jaimie Sommers, déclinaison féminine de Steve Austin), avant d'adapter au format télé L'Incroyable Hulk des Marvel Comics, la mini-série V devait au départ ressembler à ce que serait en 1987 Amerika, une production de la chaîne ABC avec Kris Kristofferson et Robert Urich, où la caméra explore une Amérique passée sous le joug soviétique durant les années quatre-vingt-dix. Mais la chaîne NBC suggéra à Johnson d'en faire un programme de science-fiction, ce qu'il fit. De ce reformatage du scénario original naquit V, que NBC diffusa pour la première fois les 1er et 2 mai 1983 à 20 h, dans une période essentielle pour les programmateurs puisque les scores d'audience réalisés alors conditionnent les futurs tarifs publicitaires des chaînes.

Dix millions de téléspectateurs assistèrent à l'arrivée des extraterrestres sur la Terre et aux premières passes d'armes entre les lézards belliqueux et la Résistance. Un succès qui encouragea la chaîne à commander une suite, d'autant que la première mini-série se terminait sur une fin ouverte, laissant entendre que la lutte ne faisait que commencer.

Malheureusement, Johnson entra en conflit avec la production quant à l'orientation à donner à la suite, qui fut finalement confiée à deux autres producteurs, Robert Singer et Daniel H. Blatt, et à une nouvelle équipe de scénaristes. Le soin apporté par Johnson au parallèle entre les Visiteurs et la mise en place du régime nazi dans les deux téléfilms originaux, la piste du conflit interplanétaire ouverte à la fin de la mini-série, ainsi que le côté « science-fiction adulte » tant souhaité par le géniteur du programme furent plus ou moins délaissés au profit d'une action plus spectaculaire et de personnages plus caricaturaux. Avec V : The Final Battle, mini-série de trois téléfilms diffusés entre le 6 et le 8 mai 1984, le combat farouche d'une poignée de Résistants déterminés contre l'envahisseur extraterrestre prend déjà des allures de bande dessinée explosive, même s'il se laisse regarder sans déplaisir (disons même avec un franc plaisir).

Avec le lancement dès la rentrée suivante d'une série régulière, la bande dessinée prend définitivement le pas sur l'exploration individuelle et politique des conséquences de l'invasion. Diana, principale figure du camp des Visiteurs, devient une Alexis interstellaire, au jeu aussi outré que son homologue de Dynasty (à la même époque sur ABC, le mercredi soir). Les histoires, quoique dotées d'éléments intéressants (les scénaristes explorent en particulier la nature politique et sociale des extraterrestres), manquent d'ambition et les effets spéciaux ne sont que des recyclages des téléfilms : on hésite entre le rire et le dépit en voyant Donovan revivre la poursuite du premier téléfilm dans un épisode, ou le bébé visiteur du segment « Le parrain »... La série est annulée au bout de dix-neuf épisodes, le vingtième script n'étant même pas tourné : il fournira par la suite de quoi alimenter le désir des fans et le discours critique sur l'orientation qu'aurait pu prendre la série. S'il est toujours question d'une suite (Marc Singer, alias Mike Donovan, le Résistant numéro un, serait partant), pour l'instant rien de concret ne vient redonner espoir aux adeptes dépités qui se consolent en regardant les téléfilms et les dix-neuf épisodes de la série. L'ensemble continue d'ailleurs d'être rediffusé, preuve que, malgré la baisse de qualité induite par le départ de Kenneth Johnson (qui a monté depuis un autre projet, Alien Nation, où il explore les thèmes laissés en suspens par V, et sous la forme de quelques téléfilms annuels comme il voulait le faire pour ses Visiteurs), le programme conserve un attrait puissant dû à son potentiel encore incomplètement développé. Et on attend toujours la suite...

 

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LA GENÈSE

C’est en lisant une nouvelle de l’écrivain Sinclair Lewis, intitulée It Can’t Happen Here (littéralement : Cela ne peut pas arriver ici) et publiée en 1935 que Kenneth Johnson eut l’idée d’un téléfilm explorant l’attitude d’Américains vivant sous un régime fasciste. Une idée séduisante que le président de NBC, Brandon Tartikoff, était prêt à produire, à un détail près : que les fascistes ne soient pas des Américains (!). Qu’à cela ne tienne, Johnson imagina que l’Amérique passait sous le joug d’une puissance « étrangère » venue... des étoiles. Un peuple extraterrestre en goguette sur notre planète pour d’obscures raisons qui ne tarderaient pas à se révéler. Comme on l’a dit dans un précédent article (voir ASS n°1), Johnson s’est servi aussi d’une nouvelle de Damon Knight, Comment servir l’homme (1953), où des extraterrestres se présentent comme des voyageurs pacifiques et offrent à l’humanité leur savoir afin de mieux l’aveugler et, sous couvert de faire visiter leur planète aux Terriens, faire en fait le plein... de nourriture !

Le thème de l’invasion extraterrestre n’avait rien de nouveau. L’écrivain A.C. Crispin, qui signa une novélisation des téléfilms en 1983, déclarera d’ailleurs que « V, en tant qu’oeuvre de science-fiction, est plutôt médiocre... Robert A. Heinlein l’a fait mieux il y a 35 ans [avec Puppetmasters, en français Marionnettes humaines (1951), ndlr]. L’idée même d’extraterrestres venant sur la Terre pour se nourrir et voler notre eau... Je veux dire, il y a de la glace dans le système solaire. Ils auraient pu faire fondre des astéroïdes couverts de glace. Une civilisation capable de voyager dans l’espace serait tout de même capable de créer de l’eau. Nous pouvons le faire, mais c’est très coûteux et nous n’en avons pas besoin. Il y a beaucoup de choses dans V qui n’ont pas de sens. » Et l’auteur de reconnaître (quand même) que les téléfilms sont, « en tant que science-fiction télévisée, bien au-dessus de la norme... C’est une tentative à gros budget de faire de la science-fiction sérieuse. »

La qualité que l’on reconnaîtra aisément à la première mini-série de quatre heures (publicités incluses), entièrement écrite, produite et réalisée par Kenneth Johnson, c’est en effet son aspect « sérieux » qui repose sur le parallèle entre l’invasion alien et l’installation du régime nazi au milieu du vingtième siècle. « Les Nazis nous ont montré un certain visage pendant un temps puis ils ont mis bas le masque et révélé leur vrai visage, métaphoriquement parlant », explicitait le producteur. En reprenant le même processus avec les extraterrestres, dont le vrai visage est révélé au bout d’une heure de film environ lorsque le reporter Mike Donovan arrache à l’un des aliens son masque de latex, Johnson s’est contenté de prendre la métaphore au pied de la lettre, s’inspirant de la manière dont les Nazis étaient entrés au Danemark. « Ils sont arrivés en disant ‘Salut, nous allons être vos amis. Nous sommes ici pour vous protéger de l’impérialisme anglais, sacrés veinards.’ Alors j’ai pensé à un vaisseau spatial débarquant comme les Nazis au Danemark et j’ai réalisé qu’il y avait un moyen de faire cela, qu’une société totalitaire comme celle des extraterrestres pouvait arriver chez nous, nous montrant un visage, si vous voulez, mais cachant en fait un autre visage très différent. »

Restant fidèle à cette idée, Johnson tenait à appliquer à V le même principe qu’il avait su imposer pour L’Incroyable Hulk (voir ASS n°2) : le réalisme. L’essentiel n’était pas dans les effets spéciaux ni dans l’opposition facile des méchants aliens et des gentils humains luttant pour leur liberté (et pour ne pas finir dans un frigo intersidéral). « Le coeur du show est l’élément humain », affirmait le scénariste. « Ce dont traite réellement V, c’est la façon dont les gens changent, les relations entre les gens et la manière dont ils réagissent. Comment réagirait-on face à une armée d’occupation ? Le film parle d’une famille dont le fils devient membre d’une organisation pour la jeunesse à cause de ses amis : ça fait penser aux jeunesses hitlériennes, non ? Peu à peu, les parents doivent être prudents dans ce qu’ils disent dans leur propre maison parce qu’il est là... [Il s’agit de Daniel Bernstein et de sa famille, ndlr] D’autres pourraient se demander : ‘Comment est-ce que je pourrais en profiter ?’ Certains d’entre nous deviennent opportunistes et collaborateurs, comme les Français de Vichy. D’autres encore se disent : ‘Ça va passer. Cela n’est pas possible en Amérique, ça ne peut pas arriver ici. Je n’ai pas à m’inquiéter. Je ne suis pas ‘Juif’. Enfin il y a le groupe de ceux qui disent ‘Non ! Ça ne va pas. Nous allons combattre cela !’ Et ils deviennent Résistants. » Johnson prétendait ainsi avoir fondé son personnage de Julie Parrish, la jeune biologiste qui se retrouve chef de la Résistance sans l’avoir jamais souhaité, sur une vraie résistante française de la Seconde guerre mondiale, devenue une meneuse d’hommes un peu malgré elle à dix-huit ans.

 

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le monde face à l’occupant 

Marc Singer, l’acteur engagé pour donner vie au personnage de Mike Donovan, le caméraman qui, comme Julie Parrish, se retrouve propulsé sur le front après avoir découvert la véritable nature des Visiteurs, se souvient d’avoir été littéralement « fasciné » par le script. « C’était un scénario d’une grande force », déclarait-il. « Le monde entier était contenu dans cette mini-série de quatre heures qui racontait l’invasion de la Terre d’une manière à la fois passionnante, dynamique et humaine. C’est la deuxième partie qui m’impressionna tellement, les réactions de l’humanité à l’invasion du monde. On n’y voyait pas l’habituelle union sacrée du genre humain contre l’envahisseur venu des étoiles. Ce qui se passait, c’est que les envahisseurs utilisaient les méthodes de conquête auxquelles avaient eu recours de nombreux peuples originaires de notre Terre, c’est-à-dire la subversion, la propagande, l’emprisonnement des dissidents politiques, le mépris des droits de l’homme... Les gens ont donc des réactions que nous avons vues dans l’Histoire. Par exemple, beaucoup de gens tournent le dos à leurs voisins. Beaucoup refusent de voir la réalité en face. D’autres essaient courageusement d’aider leurs voisins et d’épauler ceux qui sont dans le malheur... même si cela leur vaut à eux-mêmes des problèmes. »

Plus qu’un spectacle d’effets spéciaux, la mini-série présente une véritable galerie de personnages plus ou moins développés mais calqués sur le réel. Si Donovan est bien un héros et Julie Parrish une héroïne (ce qui n’exclut pas quelques nuances, on le verra dans un instant), ils côtoient aussi des figures plus ambiguës, certaines constituant d’ailleurs leur entourage proche. Ainsi la mère de Donovan, bourgeoise mal mariée, deviendra-t-elle une collaboratrice, n’hésitant pas à renier son propre fils et à tirer sur lui tandis que le fiancé de Julie, un jeune « yuppie », se détournera d’elle lorsque les scientifiques seront accusés de trahison envers les Visiteurs et de conspiration. L’anthropologue Robert Maxwell, le jardinier mexicain Sancho Gomez, l’ouvrier noir Caleb Taylor, le rescapé des camps de concentration Abraham Bernstein sont quelques exemples d’une galerie dans laquelle on retrouve toutes les réactions possibles en situation d’occupation, jusqu’au tandem de policiers que l’on retrouve à plusieurs reprises et qui stigmatise l’attitude contrastée des forces de l’ordre, l’un profitant de l’état de guerre pour laisser libre cours à sa violence alors que l’autre éprouve de la sympathie envers les scientifiques et les Résistants.

Bien qu’occupant très vite le premier plan, Donovan et Julie Parrish n’étaient pas forcément les personnages centraux du script original de Kenneth Johnson. Il semble en effet que celui-ci avait construit une partie de son récit autour de la jeune Robin Maxwell, la fille de l’anthropologue, sorte d’Anne Frank contemporaine dont le regard orientait l’ensemble de l’histoire. Le rôle était tenu par la jeune actrice Dominique Dunne, vue dans Poltergeist. Malheureusement, celle-ci fut assassinée par son petit ami peu de temps après le début du tournage, dans des circonstances dramatiques. La réattribution de son rôle à l’actrice Blair Tefkin modifia la vision du personnage, même si son côté Anne Frank est maintenu, particulièrement dans le deuxième téléfilm où la famille Maxwell est contrainte de se terrer au fond d’un abri pour échapper à la police des Visiteurs.

 

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des personnages non manichéens

Du côté des envahisseurs comme de celui des occupés, le scénario évite le manichéisme outrancier de la science-fiction style années cinquante. Face à John, le Commandant Suprême, modèle de cynisme politique, à Steven, le type même de l’officier zélé dénué d’états d’âme, et à Diana, la responsable scientifique des Visiteurs, qui n’occupe pas encore la place de premier plan qui sera la sienne dans la seconde mini-série mais affirme tout de même sa présence inquiétante, Johnson a développé le personnage de Willie, un alien timide et maladroit qui va se retrouver un peu malgré lui du côté des humains, s’attachant même à l’une de nos femmes, l’innocente et amicale Harmony. Symbole d’une entente possible entre les deux peuples, Willie restera l’un des personnages-phares de la seconde mini-série puis de la série hebdomadaire, même s’il sera plus ou moins réduit à un rôle de faire-valoir comique, sa méconnaissance des us et coutumes terriens donnant lieu à des scènes cocasses.

Dans la deuxième partie de la première mini-série, Johnson développe un autre motif inspiré de la Seconde guerre mondiale, celui d’une Cinquième Colonne au sein de l’armée des Visiteurs. Prisonnier du vaisseau-mère, Donovan est tiré des griffes de Diana grâce à l’intervention de Martin, simplement entrevu dans le premier volet mais qui deviendra l’allié durable de la Résistance. On découvre ainsi que les visées impérialistes et alimentaires des Visiteurs ne plaisent pas à tout le monde chez les lézards et qu’une Résistance interne se met en place, constamment menacée par l’implacabilité des exécutifs sauriens. Cette révélation s’accompagne d’une autre, qui permet à la mini-série de se refermer sur la promesse d’affrontements redoublés : il existe, à des années-lumière de la Terre, une autre nation extraterrestre ennemie des Visiteurs, susceptible de prêter son concours à la Résistance pour bouter l’envahisseur hors de la galaxie. Une piste qui ne sera malheureusement pas reprise par la seconde mini-série mais que l’on retrouvera au coeur d’une autre série, héritière d’une certaine manière de V, Invasion Planète Terre (voir ASS n°1).

C’est également dans le deuxième volet que se mettent en place tous les éléments de la « mythologie » V. Outre la Cinquième Colonne, on découvre les réelles motivations des Visiteurs, à la faveur d’ailleurs d’une impressionnante visite guidée à l’intérieur du vaisseau-mère. Le scénario s’intéresse aussi au personnage de Robin, qui en succombant au charme reptilien de Brian, le chef des Jeunesses des Visiteurs, pose le germe de l’un des pivots de la suite, l’« enfant stellaire » qui réalisera l’union génétique des deux races ennemies.

Toutes ces lignes narratives permettent à Johnson de développer ses caractères et d’affirmer sa volonté anti-manichéenne : Robert Maxwell, l’anthropologue, trahit la Résistance pour l’amour de sa fille, qui elle-même ignore l’intérêt collectif pour suivre ses propres désirs. Les « héros », pas plus que les autres, ne sont irréprochables : Donovan se désintéresse de la Résistance pour faire cavalier seul et rechercher son fils, enlevé avec tous les habitants de sa petite ville, quant à Julie Parrish elle est constamment au bord de la crise de nerfs parce qu’elle n’est pas préparée à devenir le leader de la Résistance. Ce sont finalement quelques personnages secondaires qui font figure de véritables héros : Tony, l’assistant de Donovan, torturé et tué par les Visiteurs, et le jardinier mexicain Sancho qui ne s’en tire que grâce à l’intervention de Donovan. Le personnage d’Elias Taylor, gamin de la rue débrouillard et cynique dans le premier volet, qui rejoint la Résistance après la mort de son frère médecin, est également l’un des plus intéressants par ce côté anti-héros devenu aujourd’hui classique.

Du côté des « méchants », le personnage de Daniel est également développé avec réalisme. Ce n’est pas son opportunisme ou une vilénie foncière qui sont mis en avant chez lui mais le jeu de désirs et de frustrations adolescents qui font d’un gamin paumé un collaborateur sadique et dangereux. « Daniel était vraiment intéressant », déclarait le comédien David Packer dans les pages de Sci Fi Universe. « C’était parfait pour moi à l’époque parce qu’au lycée je n’étais pas un gamin très populaire, du fait que je ne pratiquais aucun sport ou ce genre de choses. Du coup, c’était très facile pour moi de me projeter dans cette personnalité de victime. De la manière dont je le voyais, c’était un type sur qui ses parents fondaient probablement de grands espoirs qu’il n’avait jamais été capable de réaliser. Brusquement, il a l’opportunité de détenir tout ce pouvoir. Je me sentais vraiment concerné par le thème de l’abus de pouvoir. » Le comédien sera d’ailleurs l’un des premiers à déplorer l’orientation plus commerciale donnée à la seconde mini-série, qui abandonnera la peinture de caractère au profit de personnages manichéens.

 

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les effets spéciaux

Si le nerf du premier téléfilm était l’arrivée des astronefs extraterrestres, le second offre un nouvel aperçu du soin apporté aux effets spéciaux en proposant un climax constitué de deux combats de navettes montés en parallèle : d’un côté la poursuite de Donovan et de Visiteurs à bord d’engins aliens, de l’autre l’attaque conduite par Diana contre le camp de la Résistance. Tous ces plans, dont certains seront repris dans les segments suivants, furent réalisés par des maîtres en la matière, chapeautés par Pacific Title à qui la Warner avait confié la supervision des effets visuels de la mini-série. C’est à Greg Jein, un spécialiste des modèles réduits ayant déjà collaboré à Dark Star, Flash Gordon ou Rencontres du Troisième Type, que l’on doit les maquettes des vaisseaux-mères, mais il ne travailla bien sûr pas seul. Le principal vaisseau-mère était un matte painting réalisé par Matthew Yuricich et transformé ensuite en maquette par Pat Johnson. La navette dans laquelle John, le Commandant Suprême, atterrit sur le toit de l’immeuble des Nations-Unies était due, elle, à la compagnie Coast Special Effects, tandis que la société DreamQuest, pour laquelle travaillait Jein, finalisa une grande partie des plans d’effets spéciaux, comme les évolutions des navettes de combat.

Greg Jein confiait, en juillet 1984, dans les pages de The Enterprise Incidents, la manière dont il avait été engagé sur le tournage. Tout commença dans les bureaux de la Warner par une réunion des représentants de plusieurs compagnies d’effets spéciaux. « Il y avait là un représentant de la Magicam, Tom Sherman qui représentait la Coast et moi-même qui représentais Dreamquest. C’était en quelque sorte une première entrevue verbale pour voir ce que nous étions capables de faire. A la fin de l’entrevue, on nous a distribué des photocopies que Tom avait faites du vaisseau original et on nous a dit de revenir en parler le lendemain. Je décidai que pour ce rendez-vous du lendemain, je me contenterais de bricoler une version du vaisseau en mousse verte et c’est ce que nous avons fait. Ils furent surpris, à l’entrevue, que nous ayons déjà quelque chose de prêt. C’est probablement ce qui nous a assuré le travail. Evidemment, ils voulaient que tout soit prêt pour la veille. Alors nous nous sommes mis au travail et avons commencé à réaliser les autres vaisseaux à partir des dessins fournis par le production designer. A peu près deux semaines plus tard, nous avions terminé les esquisses et commencions la réalisation. Nous avons terminé la première maquette et l’avons envoyée à la production pour leur montrer de quoi ça avait l’air. »

Les deux téléfilms offrent d’autres effets impressionnants que les simples astronefs en suspension au-dessus des villes du monde entier. L’intérieur des vaisseaux fit l’objet d’un travail aussi minutieux qui valut à V les éloges de la critique. Le hangar aux navettes, les couloirs et les portes coulissantes, quelques appartements de Visiteurs, les réserves de nourriture dans le second téléfilm furent conçus avec un soin extrême auquel la seconde mini-série n’apportera que de petites modifications (en ajoutant notamment le centre de contrôle d’un vaisseau-mère). D’après Jein, V était le programme télé le plus cher jamais réalisé. Pourtant, c’est avec un budget inférieur à celui d’une superproduction comme Galactica (trois millions de dollars pour le seul pilote, ce qui en 1978 était déjà une somme énorme) que les artistes des effets spéciaux durent rendre crédibles tout ce qui touchait aux extraterrestres et à leur technologie. Convaincue du potentiel de la mini-série, la Warner n’hésita pas à débloquer les fonds nécessaires à ce résultat, ce qui ne sera pas le cas pour la seconde mini-série un an plus tard (mais c’est une autre histoire, que l’on garde pour un prochain numéro !).

Les maquillages spéciaux nécessitèrent également le travail d’artistes confirmés : de leur qualité dépend en grande partie la crédibilité de la scène-phare où Donovan découvre la véritable nature des Visiteurs, dans le premier téléfilm. Leo Lotito (crédité Le Tito au générique), qui supervisa cet aspect de la mini-série, avait travaillé sur un classique du maquillage, La Planète des Singes, aux côtés de John Chambers. « J’ai appris énormément en travaillant avec John Chambers », déclarera plus tard Lotito, qui avait auparavant appris le métier avec Ernie Westmore, l’un des frères Westmore que l’on retrouve au générique de nombreuses productions. Les nombreuses difficultés que posait la réalisation des effets de V exigea de Lotito et son équipe trois semaines d’sssais divers rien que pour déterminer le meilleur moyen d’approcher ce travail. La mise en place de la prothèse faciale qui transformait un acteur en reptile patibulaire nécessitait entre deux heures et deux heures et demie de préparation minutieuse et à peu près autant pour l’enlever. « Ce n’était rien, cela dit, comparé aux six heures de travail méticuleux nécessaires pour appliquer le maquillage de La Planète des Singes sur Kim Hunter et les autres acteurs engagés pour jouer des singes intelligents », déclarait pourtant Lotito !

L’une des scènes qui demanda de Lotito et de son principal assistant Werner Keppler une attention particulière fut celle du premier téléfilm où l’on voit Diana engloutir goulûment un rongeur. Alors que les futures dégustations des Visiteurs feront souvent l’ellipse sur la déglutition proprement dite, celle-ci s’y attarde au contraire et montre Diana dévorant et avalant l’animal, particulièrement volumineux. Pour rendre cet effet saisissant à l’image, Lotito et son équipe fabriquèrent un masque de latex à l’image de l’actrice Jane Badler et l’appliquèrent sur une tête hydraulique actionnée mécaniquement. Ils posèrent également sur le cou de l’actrice une prothèse commandée par des fils invisibles à l’image. La scène finale combine des prises de vues avec l’actrice réelle, plusieurs plans tournés avec la tête hydraulique (lorsque Diana ouvre une bouche aux dimensions surprenantes pour engloutir l’animal), puis de nouveaux plans de l’actrice portant la prothèse du cou, où l’on voit ce dernier se plisser à mesure que l’animal descend dans la gorge de Diana. De quoi créer une illusion parfaite, à l’image de la réussite globale de la mini-série.

 


A suivre : V - Analyse du premier épisode


A suivre : V - Comment instaurer une dictature en six leçons

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