Un article de Thierry LE PEUT
publié dans Arrêt sur Séries n°4 (mars 2001 - aujourd'hui épuisé)

 

Suite du dossier V - la mini-série

 

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L’ARRIVÉE, MINUTE PAR MINUTE
(analyse de scénario et de mise en scène)

D'autres ont déjà noté la réalisation soignée de la mini-série V et son écriture particulièrement efficace. Dès les premières minutes de film, le téléspectateur est pris dans l'action et contraint de demeurer scotché à son écran sous peine de manquer l'événement le plus important de toute l'Histoire de l'humanité. Plutôt que de risquer une analyse de l'ensemble de la série, forcément sélective et incomplète, nous voulons ici nous intéresser aux trente premières minutes de l'épisode inaugural de V, écrit et réalisé en 1983 par Kenneth Johnson. Prélude à la série, ce segment en annonce les qualités et illustre à merveille le projet politique du programme, qui met en avant les réactions plurielles de ses personnages face à la venue de Visiteurs extraterrestres, et peint les prémisses de l'invasion comme une véritable stratégie de communication, aussi loin de l'infiltration souterraine dans la veine des Envahisseurs (David Vincent les a vus... mais il est le seul) que de l'assaut massif et sans subtilité d'Independance Day (Ils sont là et ils vont tout faire péter).

Par la nature des personnages représentés, par l'omniprésence de l'objet télévision, à travers lequel est montrée quasi-intégralement l'arrivée des extraterrestres (qu'il s'agisse de la caméra de Mike Donovan, grand reporter, ou des dix postes de télé qui retransmettront sous nos yeux les images de l'Arrivée), par la mise en scène de l'apparition des Visiteurs (celle de Johnson, d'abord, celle des envahisseurs eux-mêmes ensuite), ce prélude est une réussite qui introduit dès l'entrée une réflexion sur les méthodes et les stratégies modernes de l'« invasion » autant que sur les réactions diverses des résidents qui voient leur monde brusquement investi par un Visiteur venu de l'extérieur.

Car tout en reprenant l'idée de départ de La Guerre des Mondes, maintes fois traitée au cinéma (citons, parmi les références perceptibles de V, le film de 1956 Les soucoupes volantes attaquent, dont s'inspirera plus tard Mars Attacks !), Johnson lui apporte un éclairage très contemporain, prêtant à ses Visiteurs des méthodes autrement plus efficaces et redoutables que l'agression armée. Certes, les extraterrestres misent avant tout sur l'effet de surprise provoqué par leurs gigantesques astronefs, dont l'entrée dans l'atmosphère terrestre est la première étape de l'Arrivée, mais très vite leur stratégie d'approche s'appuie sur les réseaux de communication de la civilisation qu'ils projettent d'envahir : les télévisions du monde entier retransmettent les images de leurs vaisseaux immobilisés au-dessus des villes les plus prestigieuses, Jérusalem, Paris, le Caire, Washington, San Francisco, et les journalistes s'interrogent sur la nature des Visiteurs, tenue secrète par l'impossibilité d'approcher ces astronefs, les tentatives militaires et aériennes se soldant par des échecs.

Lorsque le contact a enfin lieu, les humains sont déjà, à leur insu, parfaitement conditionnés par ces préliminaires, prêts à accepter l'inacceptable, à croire l'incroyable, et à finalement ouvrir leurs bras, leurs usines et leur monde aux Etrangers venus d'une lointaine étoile. C'est ce processus très bien mis en scène par Johnson que nous voulons étudier ici, ne serait-ce que pour rappeler aux incrédules (après tout, ils sont à l'honneur, avec un thème pareil !) qu'une série télé, qui plus est de science-fiction (et américaine de surcroît...), peut offrir une véritable réflexion en même temps qu'un divertissement de qualité. Les pages qui vont suivre ne concernent pas l’historique de la série V, ni les coulisses du tournage, ni les acteurs, ni les techniciens. Elles sont une analyse du premier téléfilm qui inaugura la série. En tant que telles, elles sont partiellement subjectives et n’entendent pas apporter des informations sur la production mais mettre à nu la structure du scénario. Vous voilà prévenus !

Déjouant les pièges de l'exposition méthodique, souvent lente, V débute dans le bruit et la fureur. Sur fond de klaxons fébriles, un homme vêtu d'un treillis, le visage fatigué portant des traces de lutte, saute d'un camion et marche d'un pas décidé en débitant un discours qui commence comme la réponse à une question que nous n'avons pas entendue : « Evidemment qu'on a eu beaucoup de pertes ! On ne va pas se battre contre une telle force armée sans en avoir !... » Aussitôt il se met à courir dans une autre direction en criant des ordres en espagnol, suivi par la caméra, tandis qu'une voix off l'interpelle pour lui poser une autre question. Autre réponse, nouveaux ordres en espagnol, nouvelle voix off, et l'homme se plante devant la caméra, plongeant ses yeux dans les nôtres, pour déclarer avec l'énergie du combattant déterminé, habité par une foi inébranlable en sa cause : « Nous allons nous battre jusqu'à la victoire, jusqu'à ce que le Salvador soit libre ! Et rien ne pourra nous en empêcher. Vous comprenez ce que je dis ? »  

Alors seulement un contrechamp révèle la présence d' un reporter, caméra à l'épaule, filmant la moindre expression du soldat avec une satisfaction évidente. Soudain le reporter lève son oeil libre vers le ciel, d'où provient un bruit de rotor, puis dirige l'oeil de sa caméra vers ce qu'il vient de découvrir. Nouveau contrechamp, qui révèle un hélicoptère surgissant des collines environnant le camp de ce que nous savons maintenant être des rebelles luttant pour la liberté au Salvador. Alors que l'engin exécute un passage en mitraillant le sol, on découvre un plan plus large du camp et l'équipier du reporter, qui court s'abriter avec lui. A son partenaire qui s'inquiète de la tournure des événements, le reporter répond par une boutade et hisse de nouveau sa caméra, déterminé à ne rien manquer des événements.

A peine deux minutes se sont écoulées, dont une occupée par les crédits d'ouverture, et déjà quelques éléments essentiels sont en place. L'arrière-plan politique, en premier lieu, les événements du Salvador collant à l'actualité après la prise de pouvoir par les militaires l'année précédente, en 1982, et l'exil de Juan Napoleon Duarte qui avait été élu démocratiquement. Faisant suite à un carton qui, à la fin du générique, dédiait le film « aux Résistants, passés, présents et à venir », la scène d'ouverture met donc en avant le discours politique de résistance à la force armée, insistant sur l'héroïsme d'une minorité courageuse face à un ennemi bien supérieur. En assimilant durant les premières secondes sa propre caméra à celle du reporter, Johnson semble reprendre à son compte l'engagement de celui-ci, amplifiant la portée politique de son film.

Prélude à l'intrusion à venir, la menace surgit du ciel et le reporter s'affirme comme un équivalent civil du rebelle armé, grisé par l'action et indifférent au danger. La nature exemplaire du héros est ainsi manifestée d'emblée, autant que sa fonction essentielle de témoin, qui justifiera ensuite son implication dans l'invasion extraterrestre et son rôle de révélateur. Incarnation du héros, Donovan est aussi celle de la presse, dont le regard est garant de la vérité : s'il est caméraman et non journaliste, c'est que l'image est plus réelle que les mots, car elle restitue la réalité sans intermédiaire (une première appréhension qui sera remise en question dans la suite du programme, lorsque les Visiteurs prendront le contrôle des moyens d'information et manipuleront l'image afin de modeler l'opinion).

Au milieu des explosions et des salves d'AK 47, une scène démontre l'héroïsme du combattant salvadorien et la possible victoire de David contre Goliath : armé d'un seul pistolet, le rebelle se dresse devant l'hélicoptère et, ignorant les projectiles qui font voler la poussière autour de lui tire avec acharnement sur le géant d'acier qui, touché, va s'écraser derrière les collines. La même scène sera rejouée à l'identique par d'autres acteurs à la fin du second téléfilm de la première mini-série, révélant le caractère exemplaire de cette première version, et la fonction de « mise en abyme » du prologue tout entier. C'est bien la lutte à venir qui est mise en exergue à travers l'exemple contemporain d'une véritable guérilla. La seconde fois, cependant, le reporter aura abandonné sa caméra et se sera improvisé guerrier : devenu acteur et non plus spectateur, comme ici, Donovan aura acquis par la force des choses la possibilité d'intervenir sur les événements, affirmant par là sa fonction de combattant. Lorsque la liberté est menacée, témoigner ne suffit plus, il devient nécessaire d'agir.

La suite du prologue illustre avec dynamisme cette conception du reporter engagé. Fuyant enfin à l'intérieur d'un véhicule tout terrain, Donovan et son équipier Tony sont pris en chasse par un hélicoptère qui les arrose de projectiles. Alors que Donovan se retrouve seul face à l'engin suspendu à quelques mètres de lui, armé de sa seule caméra (toujours le symbole), il est sauvé in extremis, ironie du sort, par l'apparition inattendue d'une soucoupe volante qui met en fuite l'hélicoptère, bien ridicule à son tour devant l'immensité du nouvel arrivant... Mettant fin au prologue, l'apparition marque aussi le véritable début de l'histoire, ce qu'illustre la poursuite des crédits, interrompue cinq minutes plus tôt par la séquence de la guérilla. En suspendant la séquence initiale, elle signifie de plus la mise entre parenthèses des guerres « intestines », créant une mise en perspective spectaculaire : si un hélicoptère constituait jusque là un ennemi disproportionné, la menace symbolisée par le vaisseau spatial s'impose au-delà de toute mesure...

 

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ILS ARRIVENT !

Une main gantée attrape une grosse souris dans une cage. C'est le premier plan de la séquence qui suit immédiatement le générique. Suivant la main, la caméra révèle une jeune femme, Juliet Parrish, et un homme plus âgé, le Dr. Rudolph Metz. Leur dialogue nous apprend qu'elle est étudiante en biochimie, exceptionnellement douée semble-t-il, et lui chercheur confirmé. A l'arrière-plan, dans le flou, se dessine la silhouette discrète de Ruth Barnes, l'assistante du Dr. Metz. Le caractère d'exception de la jeune femme indique à l'évidence sa nature de protagoniste.

La scène de la souris, anodine en apparence, prendra bien sûr son sens prémonitoire lorsque la véritable nature des Visiteurs sera révélée et que Donovan filmera l'un d'eux en train d'avaler une de ces petites bêtes après l'avoir cueillie dans une cage similaire. Ainsi Johnson poursuit-il son jeu d'indices rétroactifs, confirmant après la séquence du prologue que tout ce que montre la caméra a un sens. La position de Ruth Barnes, par exemple, observatrice reléguée dans le fond du champ, derrière des étagères, et sur laquelle Johnson ne fera la mise au point qu'au moment où elle fera une remarque, souligne le caractère excessivement effacé du personnage, qui l'empêche d'être remarquée par le Dr. Metz qu'elle aime en secret mais qui est trop absorbé par son travail pour voir en elle autre chose qu'une assistante précieuse, alors même qu'il la considère comme une part de lui-même (« ... avec Ruth nous allons tout faire pour vous enlever à la faculté », déclare-t-il à Juliet).

Soudain les petits rongeurs s'affolent dans les cages, au moment où fait irruption le Dr. Benjamin Taylor, visiblement inquiet : « Vous connaissez la nouvelle ? Ils sont partout ! » Il allume alors le téléviseur du labo et le journaliste Howard K. Smith apparaît pour la première fois, annonçant, images à l'appui, l'arrivée d'engins extraterrestres dans le monde entier. Tandis que tous restent fixés sur le téléviseur, Juliet et Ruth se retournent vers les souris qui s'agitent de plus belle.

Le plan d' un crâne humain prisonnier de la roche, distordu comme par l'expression de la douleur, succède à celui des souris, superposant l'image de la mort à l'arrivée des vaisseaux étrangers. Une main, de nouveau, entre dans le champ, armée d'un pinceau d'archéologue avec lequel elle commence à nettoyer la surface du crâne. Précédés par leur voix off, deux personnages apparaissent dans le plan suivant, l'anthropologue Robert Maxwell et son « mentor » le Pr. Archibald Quinton. Tous deux sont absorbés dans la contemplation de leur découverte lorsqu'un bourdonnement attire soudain leur attention vers le ciel. Un contrechamp révèle l'arrivée, au-dessus des reliefs alentour, d'un vaisseau spatial, tandis que l'on découvre d'autres personnes du site. Le commentaire du Pr. Quinton tranche sur les remarques d'autres personnages : « C'est diabolique ! »

Nouvel enchaînement. La caméra est à l'intérieur d'un appartement, une pierre brise une fenêtre, un bras se glisse par le trou et actionne le loquet. Un jeune Noir se faufile avec agilité, glisse dans son sac le premier objet qu'il trouve, un magnétophone, puis allume le téléviseur. Le journaliste Clete Roberts apparaît, poursuivant la diffusion de l'information essentielle : un OVNI survole la tour Eiffel illuminée, et des chasseurs américains tentent en vain d'atteindre un autre astronef à l'aide de missiles, rendus inopérants par des perturbations de leur matériel électronique. Nouvel OVNI au-dessus de Washington, scènes de panique de rue et d'exode massif (on pense à Les soucoupes volantes attaquent ), incrédulité du jeune Noir qui tourne son visage vers le ciel.

Une jeune fille file sur son vélo dans un quartier résidentiel typiquement américain, comme on en voit par exemple, à la même époque, dans Les Petits Génies (ou encore dans l'épisode « Les Monstres de Maple Street » de La Quatrième dimension, en 1960, dans lequel les habitants d'un quartier tranquille sont brusquement rendus fous par l'arrivée de... monstres extraterrestres). Tandis qu'elle distribue le journal, autour d'elle les gens s'agitent, courant et criant : « Le voilà ! » Un moment d'inattention, et la fillette est heurtée par une voiture. Sa mère accourt avec le jardinier pendant que la conductrice sort de la voiture.

L'agitation de la rue s'inscrit dans la continuité du reportage de la scène précédente, et d'autres personnages importants nous sont présentés : la jeune fille est Polly Maxwell, la fille de l'anthropologue (on ne l'apprendra que plus tard), sa mère Kathleen, le jardinier Sancho, qui jouera un rôle important dans la suite, lié précisément à la famille Maxwell, et la conductrice n'est autre qu'Eleanor Dupres, dont on découvrira bientôt qu'elle est la mère de Donovan et qui prendra également une part majeure dans la suite de l'histoire, en rapport particulièrement avec les Maxwell et leur jardinier. Son entrée en scène, au volant d'une voiture qui se jette sur la jeune Polly, n'est donc pas anodine : elle est à l'image du rôle futur d'Eleanor, collaboratrice et délatrice qui dénoncera la famille Maxwell aux Visiteurs, les mettant (en partie inconsciemment, parce qu'elle refusera de voir les conséquences de ses actes) en danger de mort.

Le plan de la fenêtre brisée, dans la scène précédente, a également un rôle prémonitoire, puisque d'autres plans semblables illustreront dans la suite la persécution à l'égard des scientifiques, orchestrée par les Visiteurs.

La suite de cette séquence poursuit la présentation des personnages qui joueront ensuite un rôle de premier plan. Alors que Robin, la soeur de Polly, accourt à son tour, c'est Daniel Bernstein, un autre ado, qui arrive excité en pointant son doigt vers le ciel : « Le voilà ! » Un plan d'ensemble révèle alors l'approche d'un astronef au-dessus du quartier. A son tour, Ruby Brown, une vieille dame, se joint aux curieux et retrouve Abraham Bernstein, le grand-père de Daniel, ancienne victime des camps de concentration nazis (une information qui ne sera donnée que plus tard, mais le nom et l'âge du personnage inviteront rapidement à ce rapprochement). Le dialogue, réduit au minimum, est purement fonctionnel : à l'image du « C'est un oiseau... un avion... non ! c'est Superman ! », il souligne et dramatise la terreur qu'inspire l'apparition du vaisseau spatial. « Je pensais que c'était un tremblement de terre », s'écrie Ruby. « Non, ce n'est pas un tremblement de terre, Ruby », enchaîne Abraham, « c'est... » Restée en suspens, la phrase est amplifiée par la question de Lynn Bernstein, la belle-fille d'Abraham, qui se joint aux deux personnages en criant vers le ciel, le visage terrifié : « Mon Dieu, qu'est-ce que c'est ? »

Sur un plan d'ensemble des gens réunis dans la rue, c'est alors le jeune Daniel qui se détache en premier plan, au centre de l'écran. Le visage épanoui levé vers le ciel, il s'avance les bras ballants, en position d'accueil, déjà livré semble-t-il aux Visiteurs, prononçant un « C'est fantastique ! » qui répond en contrepoint au « diabolique » du Pr. Quinton.

La scène suivante se déroule sur la plateforme d'une raffinerie. Un large plan de la ville, dominée par un astronef qui glisse lentement au-dessus de quelques nuages de traîne, deux personnages entrant dans le champ par la gauche, de dos. Un contrechamp révèle leur visage : on apprendra par la suite qu'il s'agit de Caleb Taylor, le père de Benjamin et d'Elias (le jeune cambrioleur noir), et d'Arthur Dupres, le mari d'Eleanor. Déjà le premier est montré comme un personnage circonspect, plutôt taciturne, tandis que le second, candide (« Comment ils peuvent tenir en l'air ? », demande-t-il, intrigué), semble d'entrée dépassé par les événements, ce qui sera bien le cas dans la suite. Dans un nouveau contrechamp qui reprend le plan liminaire de la scène, un troisième personnage entre par la droite, un ouvrier que l'on retrouvera dans une scène ultérieure (Michael Alldredge). Durant les trente secondes de la scène, une voix off (journaliste ? hauts-parleurs placés dans l'usine ?) poursuit la diffusion des informations : « Et l'agence Tass confirme que des engins gigantesques du même genre s'approchent de Moscou, de Léningrad et de Vladivostok, ce qui laisserait penser que le nombre de ces engins serait de 31. Chacun ferait facilement 4 kms de large... »

Ensuite commence une nouvelle phase, prélude à la séquence suivante, celle de l'attente. La caméra nous transporte dans l'intérieur des Bernstein, où Daniel est scotché à l'écran de télévision, émerveillé, totalement indifférent à l'inquiétude de sa mère qui souhaite quitter la ville. Son mari, Stanley, dispense des paroles rassurantes, comme à chacune de ses interventions pendant les quinze minutes à venir : « Tu as entendu ce qu'a dit le Président : pour l'instant, ils n'ont pas l'air hostile !   - Mais s'ils le sont ?   - S'ils le sont, rétorque alors le vieil Abraham, je ne suis pas sûr qu'on trouverait facilement un endroit où on pourrait se cacher. » (1)

On se déplace aussitôt chez les Maxwell, où Robin et Polly sont elles aussi devant le poste. La voix d'Howard K. Smith poursuit la litanie des journalistes (c'était celle de Clete Roberts dans la scène précédente). Le retour de Robert Maxwell réalise la jonction avec la deuxième scène de la séquence et commence à relier les personnages entre eux. L'image de la famille rassemblée autour de son chef n'est pas anodine non plus : elle met en avant l'unité des Maxwell, qui sera l'un des éléments importants de la suite, parce que constamment menacée.

En sept scènes, la séquence inaugurale de la mini-série a présenté les personnages principaux et donné déjà des pistes pour leur évolution future. Tous ne sont pas encore nommés (Elias, Caleb, Eleanor, Arthur...), les liens qui les unissent ne sont qu'esquissés (les Maxwell, Ruth et le Dr. Metz, les Bernstein) mais la diversité des réactions est déjà mise en avant : alors que les scientifiques s'inquiètent, le jeune Daniel est subjugué et le vieil Abraham troublé, bien que rien encore ne permette un parallèle explicite avec le régime nazi. La réalisation de Kenneth Johnson est minimaliste, comme souvent à la télévision, mais chargée déjà de plans à double sens (le rebelle contre l'hélicoptère dans le prologue, les souris, la fenêtre brisée, l'accident de voiture). L'objet télévision s'impose dès les premières scènes comme le seul medium entre les personnages et l'événement, dispensateur d'images fragmentées que le discours des journalistes essaie de relier entre elles, s'efforçant de donner un sens à l'incroyable. La présence de véritables figures du journalisme télé, familières des téléspectateurs, ajoute à l'effet de réalisme (on songe à l'adaptation radiophonique de La Guerre des Mondes par Orson Welles, qui déclencha en 1938 une véritable panique à travers le pays). On note aussi que le « V » qui donne son titre à la mini-série fait son apparition justement sur l'écran de télévision des Maxwell, dans la dernière scène, dessiné dans le ciel, au-dessous de l'astronef, par les faisceaux des projecteurs. On le retrouvera constamment dans les scènes ultérieures qui se dérouleront autour de l'immeuble des Nations-Unies (séquence 4).

 

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CONTACT

La séquence suivante, d'une durée de trois minutes, prolonge l'attente et mène au premier contact avec les Visiteurs. En dehors de quatre plans montrant un astronef au-dessus de Los Angeles (dont le plan liminaire de la séquence, très beau, où le vaisseau se découpe sur un ciel rose, au-dessus du soleil levant), toutes les informations sur les Visiteurs nous sont données, ainsi qu'aux personnages, par la télévision, présente dans presque tous les plans.

La première scène, dans l'appartement que Juliet Parrish partage avec son ami Denny, fait le point sur l'événement au lendemain de l'arrivée des Visiteurs. « Ray Bradbury est passé à la télé avec Arthur Clarke (saluons les références !), ils n'ont fait qu'émettre des hypothèses. En gros, personne ne sait ce qu'il faut croire », déclare Julie avant de partir pour l'hôpital où « ils sont débordés par tout un tas de crises cardiaques et de tentatives de suicide. » Tandis que Denny décide de l'accompagner et qu'ils s'embrassent, la télévision continue de déverser les nouvelles et un plan d'OVNI apparaît entre les deux personnages, annonciateur (peut-être...) d'une séparation future due à l'arrivée des Visiteurs. On apprend également, par le commentaire du journaliste, qu'on compterait désormais cinquante astronefs immobilisés au-dessus de cinquante villes importantes tout autour du globe.

Un autre plan d'astronef, cette fois au-dessus du quartier des Maxwell et des Bernstein, introduit la scène suivante. Daniel Bernstein s'émerveille toujours tandis que Robin Maxwell se morfond. Surgit Polly, qui annonce qu'il y a du nouveau. On suit alors la fillette dans la maison des Maxwell, où la télé parle d'un « bourdonnement » s'échappant des OVNIs partout dans le monde. Autre plan du vaisseau au-dessus de Los Angeles, puis on passe à l'hôpital où Julie et Denny rejoignent Ruth, Metz et Ben Taylor devant un poste de télé où Howard K. Smith annonce qu'on aurait capté un signal vocal. Suit une succession de champs-contrechamps montrant le poste et les téléspectateurs, procédé qui se prolongera durant tout le quart d'heure suivant, en différents lieux, tandis que les personnages présentés dans la séquence précédente assisteront en parallèle au développement de l'événement.

En même temps une voix étrange, issue des différents astronefs et reprise par toutes les télévisions, commence un compte à rebours : « 21... 20... 19... », sur fond de visages anxieux (successivement, le personnel du laboratoire, les Maxwell, les Bernstein, les Dupres et Sancho Gomez, le jardinier mexicain). Plusieurs langues se succèdent (le français  - l'anglais dans la v.o. -, l'hébreu, le grec, l'italien), plusieurs sites célèbres aussi (Jérusalem, la Mer Morte, le Colisée), et un léger zoom avant sur les personnages et sur les différents écrans de télévision accentue la tension dramatique générée par le compte à rebours.

Au bout de trente secondes enfin la voix délivre un message, que chaque pays entend dans sa propre langue : « Habitants de la planète Terre, nous vous saluons. Nos intentions sont pacifiques. Nous prions respectueusement le Secrétaire Général des Nations-Unies de bien vouloir se rendre en haut du bâtiment des Nations-Unies à une heure, heure de Greenwich, ce soir. »

Tout au long de l'attente, l'expression des différents visages souligne l'émotion. Certains sont entièrement impliqués dans l'événement, comme Eleanor Dupres que l'on voit d'abord très inquiète, puis un peu rassurée par les premiers mots des Visiteurs, et finalement intriguée, « en attente » de la suite. Les scientifiques de l'hôpital, eux, sont plus froids, anxieux mais modérés, et l'on sent qu'il en faut davantage pour former leur opinion. Quant à Lynn Bernstein, elle sursaute en entendant nommer le Secrétaire Général, soulignant ce qui, apparemment, passe presque inaperçu auprès de la plupart des téléspectateurs, ou en tout cas ne les fait pas spécialement réagir : les Visiteurs connaissent non seulement les différentes langues de la Terre, mais ils manient également fort bien le langage (« Nous prions respectueusement... ») et sont au fait des institutions politiques des humains et de leur organisation, puisqu'ils choisissent eux-mêmes le bâtiment des Nations-Unies, dont ils connaissent l'emplacement, et maîtrisent également les fuseaux horaires.

La venue des Visiteurs est filmée de bout en bout comme un reportage. Si les séquences précédentes mettaient les personnages en situation pour les identifier instantanément, celle-ci les laisse en position d'attente. Personne n'agit durant ces trois minutes, tous sont spectateurs, au sens propre, et la caméra se contente de recueillir leurs réactions à fleur de peau. L'absence de tout accompagnement musical, laissant la tension s'exprimer à l'état brut, accentue cet aspect quasi documentaire.

 

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LA RENCONTRE

La séquence de la rencontre, où l'humanité découvre enfin (et nous avec) le visage de ces êtres venus d'ailleurs dans leurs drôles de machines, est la plus longue (près de douze minutes) et aussi la plus complexe. On y retrouve Donovan, abandonné à la fin du prologue, et on y fait la connaissance de deux autres figures majeures de la mini-série : la journaliste Kristine Walsh, maîtresse de Donovan et future porte-parole des Visiteurs, et John, le « Commandant Suprême » de ces derniers. Tout au long de la séquence, on peut aussi s'amuser à compter le nombre de « V » tracés dans le ciel par les projecteurs dirigés vers les astronefs extraterrestres.

Pour suivre la rencontre du Secrétaire Général avec l'émissaire des Visiteurs, Johnson plante plusieurs caméras sur les lieux (le toit du bâtiment des Nations-Unies) et continue de filmer les réactions des protagonistes scotchés à leur téléviseur : à l'hôpital et aux foyers des Maxwell, des Bernstein, des Dupres et de Sancho Gomez, il ajoute les intérieurs de Caleb Taylor et de Marjorie Donovan, l'ex-femme du reporter, qui suit l'événement avec son nouveau compagnon et Sean, le fils de Mike, lequel tiendra une place centrale dans l'une des intrigues à venir. Toute la séquence de la rencontre est découpée par ce procédé en fragments montés en parallèle avec les réactions diverses des personnages. Nous épousons ainsi une multiplicité de points de vue tout en n'ayant, comme les protagonistes, qu'une vision parcellaire de l'événement.

Les mouvements de caméra sont d'une grande simplicité. Toutes les scènes montrant les personnages devant leur téléviseur sont montées en champs-contrechamps qui permettent de passer des visages et des commentaires de chacun à la narration de l'événement sur les différents écrans. La musique, jusqu'ici très rare, est utilisée crescendo pour accroître la tension dramatique depuis l'apparition de la navette extraterrestre jusqu'à son atterrissage sur le toit des Nations-Unies et l'ouverture de ce qui ressemble à un sas d'embarquement. Pour les scènes filmées dans le décor du toit, la caméra épouse tantôt le point de vue des photographes et des délégués présents, tantôt s'en détache pour se placer de l'autre côté de la navette et glisser le long de sa surface vers le sas qui s'ouvre, variant ainsi la prise de vue et accentuant la tension en s'approchant au plus près de l'engin de tous les côtés possibles. D'autres plans cadrent l'immeuble vu de la ville, en contre-plongée, la forme immense de l'astronef se dessinant alors au-dessus du bâtiment, dans le champ des projecteurs. Enfin, Johnson déroge à deux reprises au réalisme de la prise de vue en plaçant sa caméra à l'intérieur de la navette, tandis que l'ouverture du sas révèle les photographes, les délégués et le cordon de soldats de l'ONU qui attendent en face de l'engin. Si la position de la caméra suggère la présence, à l'intérieur du vaisseau, du Visiteur que tout le monde attend de découvrir, le sas une fois ouvert ne révèle finalement personne, ce qui indique que la caméra ne correspondait en fait à aucun point de vue « réel ».

Comme dans la séquence précédente, en définitive, les Visiteurs ne se manifestent que par la parole. En s'adressant au Secrétaire Général dans sa langue maternelle, le suédois, ils confirment leur connaissance à la fois des dialectes humains et de leurs interlocuteurs, suggérant l'existence chez eux d'un service de renseignement des plus efficace. En donnant aussitôt une traduction de ce qui a été dit, ils montrent de plus une conscience médiatique évidente, prenant en charge eux-mêmes la transmission de l'événement via les réseaux de diffusion internationaux.

On comprend alors que tout ce qui se passe depuis l'arrivée des vaisseaux est parfaitement maîtrisé et mis en scène par les Visiteurs. Chaque étape du « contact » semble avoir fait l'objet d' une orchestration très médiatique, de l'approche silencieuse des astronefs à la diffusion d'un message retransmis en même temps dans le monde entier, puis de l'apparition de la navette surgie du vaisseau-mère (le terme est employé pour la première fois dans cette séquence par un journaliste) au nouveau message adressé cette fois au Secrétaire Général des Nations-Unies. Alors que la caméra placée par Johnson à l'intérieur de la navette laissait attendre l'apparition des extraterrestres, celle-ci est encore repoussée et la tension dramatique (et médiatique) augmentée d'un cran lorsque c'est le Secrétaire Général qui est invité à pénétrer dans l'engin.

L'attitude des différents personnages est également intéressante. A la fascination de Kristine Walsh et de la plupart des journalistes présents sur les lieux répond celle des Maxwell, comme hypnotisés par l'écran au point d'ignorer l'intervention de la petite Katie, la seule à ne manifester aucun intérêt pour les images qui défilent sur l'écran, indifférente à l'« événement ». Pour elle, il n'y a aucune distinction entre celui-ci et n'importe quel programme télévisé. Le jeune Sean, s'il adhère lui tout à fait à l'enthousiasme suscité chez certains de ses aînés, témoigne de la même attitude face aux images : « Wah ! C'est génial, hein, maman ? » est son seul commentaire, semblable à ce que pourrait inspirer n'importe quel film de science-fiction. Sancho Gomez et Caleb Taylor, eux, font preuve d'un certain pragmatisme et s'identifient naturellement au Secrétaire Général, sensibles au courage que nécessite sa situation, Caleb déclarant solennellement que « C'est un homme courageux, c'est moi qui te le dis ! » Quant à Stanley Bernstein, il se veut toujours rassurant, exhortant sa femme à ne pas avoir peur tout en ne marquant lui-même aucune émotion particulière.

Enfin, la façon dont l'oeil de Johnson appréhende le comportement du Secrétaire Général est elle-même chargée de sens. Forcément terrifié (on le serait à moins...) mais tenu de montrer une allure digne devant les caméras du monde entier, le Secrétaire répond à l'appel de la Voix surgie de la navette en faisant un pas en avant, se distinguant du cordon de soldats armés qui constitue l'unique barrage face à une éventuelle menace. Sa raideur et son visage fermé, figé même, évoquent une sorte de zombie, hypnotisé ou subjugué par une voix qui pourrait venir d'outre-tombe. Cette image, présente en filigrane tandis que l'homme s'avance lentement vers le sas ouvert de la navette, sorte d'antre au contenu mystérieux, s'accorde avec la stratégie de la « captation » (au sens latin de captatio, désir de « prendre » et de « surprendre » autant que de retenir l'attention) qui semble présider à la mise en scène de la Rencontre.

Le silence absolu qui règne pendant les vingt secondes suivantes, tant sur le toit des Nations-Unies que chez les Bernstein, les Maxwell et les Dupres, atteste la réussite de cette stratégie. Une nouvelle intervention de la petite Katie qui réclame pour la deuxième fois un jus de fruit est accueillie avec une parfaite indifférence par ses parents, totalement sous l'influence de la télévision. Enfin le Secrétaire reparaît.

Le visage rassuré, souriant, l'homme est métamorphosé. Sa seule vue est déjà un soulagement pour le monde, comme en témoigne le cri de Kathleen Maxwell en le voyant reparaître à l'écran : « Il est vivant ! » Puis ses paroles, à leur tour, rassurent : « Ces Visiteurs viennent de m'assurer que leurs intentions sont pacifiques et qu'ils souhaitent respecter tous les articles de la Charte des Nations-Unies. » Nouvelle preuve de l'efficacité des services de renseignement extraterrestres. La suite, achevant de préparer l'humanité à la vue des Visiteurs, s'inscrit parfaitement dans la stratégie de « mise en condition » voulue par les extraterrestres. « Ils nous ressemblent beaucoup », déclare d'abord le Secrétaire, avant d'ajouter que leur voix, cependant, produit « un son inhabituel », formulation qui banalise d'emblée la différence. En annonçant ensuite le « Commandant Suprême », « que je viens de voir à bord de ce vaisseau », le porte-parole des Nations-Unies joue en quelque sorte le rôle du valet dans les grandes cérémonies, et ajoute que « sa voix sera entendue dans le monde entier, et [qu'] il s'exprimera dans les langues de chaque nation. » Avant même d'avoir montré un doigt, l'émissaire des extraterrestres est ainsi introduit comme une sorte de Pape interstellaire, au discours de paix accessible à l'humanité entière. Et quand en effet il apparaîtra, un instant plus tard, ce sera coiffé de cheveux blancs, levant une main en direction de la foule (en forme de salut, dirait-on, en fait pour se protéger de la lumière, trop agressive pour ses yeux), à l'image du Saint Père descendant de sa Papamobile. Le public français, néanmoins, pourra aussi lui trouver une certaine ressemblance avec certain homme politique aux idées moins oecuméniques que le porte-parole du Vatican...

Tout a été fait jusque là pour préparer le public à l'apparition des Visiteurs, jouant sur l'attente suscitée depuis la venue des astronefs une journée plus tôt. On notera qu'au lieu de paraître au côté du Secrétaire Général, le représentant extraterrestre se fait encore attendre ; l'ayant annoncé, le porte-parole de l'ONU s'éloigne de la navette afin de laisser tout l'espace à l'Etranger. Les photographes jouent les contorsionnistes pour apercevoir quelque chose, la caméra de Donovan explore l'intérieur de la navette, celle de Johnson zoome sur le sas ouvert. Enfin l'alien paraît, mais nous ne le voyons encore que par l'intermédiaire du poste des Dupres, dont l'image, écrasée et sombre, ne satisfait pas tout à fait notre attente. Ce qui frappe d'emblée, hormis le port altier du personnage, c'est son sourire. Loin des Kanamites de « Comment servir l'homme » dans La Quatrième dimension (1962), cet alien-là est amène, presque séduisant. Et puis, comme le note la voix off du journaliste, il nous ressemble vraiment. Le Commandant Suprême en effet est un humanoïde parfait, ce qui arrache un cri exalté au Dr. Maxwell : « Leur espèce a pratiquement évolué comme la nôtre !... C'est incroyable ! »

Etant donné ce que révèlera la suite du récit quant à l'aspect véritable des extraterrestres, il est clair que ceux-ci ont parfaitement assimilé la leçon de l'écrivain Damon Knight au début de sa nouvelle Comment servir l'homme : « Quand arrive des étoiles pour vous offrir un cadeau quelque chose qui a toute l'apparence d'un monstre, on aurait tendance à refuser. » Dans la nouvelle, en effet, les Visiteurs ressemblent à un croisement entre l'homme et le cochon et arborent une fourrure fournie, ce qui explique, écrit l'auteur, que « nous avons été si horrifiés et dégoûtés quand ils ont atterri dans leurs vaisseaux immenses et que nous avons vu de quoi ils avaient l'air. » (2) Rien de tel avec John, le « Commandant Suprême » des Visiteurs : l'apparence humaine de ces derniers est l'un des éléments majeurs de leur stratégie de séduction, en plus de l'utilisation éclairée des medias et du sourire de John.

 

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LE DISCOURS

Le discours de John : « J'espère que vous voudrez bien me pardonner, mais nos yeux ne sont pas habitués à tant de lumière. (Il met des lunettes sombres.) Le Secrétaire Général vous l'a dit : nous sommes venus en paix... « Notre planète est la quatrième que vous voyez en partant de l'étoile que vous appelez Sirius. Elle est à environ 8,7 années-lumière de votre Terre. C'est la première fois que nous quittons notre système planétaire et vous êtes la première vie intelligente que nous avons rencontrée. Nous sommes heureux de vous connaître. (Sourire engageant.) Les noms que nous portons seraient étranges pour vous, alors avec mes compagnons de voyage nous avons décidé de prendre des noms comme les vôtres. Le mien est John. Le Secrétaire Général m'a désigné sous le titre de Commandant Suprême. En réalité, je ne suis pas autre chose qu'une sorte d'Amiral responsable de cette petite flotte qui est venue sur votre planète. Nous avons envoyé d'autres vaisseaux sans équipage avant de venir. Quelques-uns d'entre eux ont écouté votre planète et ainsi nous avons appris vos différents langages. Parmi nous, certains sont plus maladroits que d'autres ; j'espère que vous ferez preuve de patience avec nous. Nous sommes venus comme représentants de notre Illustre Guide, qui gouverne l'ensemble de notre planète avec bienveillance et sagesse. (Le ton devient plus grave.) Nous sommes venus pour demander l'aide de la race humaine. Notre planète a de sérieuses difficultés avec son environnement, beaucoup plus graves que les vôtres. Nous en sommes à un point où nous ne pourrions plus survivre si vous ne nous prêtiez assistance. Il y a certains produits chimiques et certains composés que nous devons absolument fabriquer. Ce n'est que de cette façon que nous sauverons notre civilisation. Vous pouvez nous aider à les fabriquer et en retour nous partagerons volontiers avec vous tous les fruits de notre savoir. Maintenant que nous avons fait connaissance, nous voudrions pouvoir rencontrer chaque gouvernement pour lui demander que certaines usines, opérationnelles bien sûr, puissent être aménagées de façon à fabriquer les composants dont nous avons besoin. Et nous récompenserons votre générosité, comme je vous l'ai promis, en enseignant à vos industriels et à vos scientifiques tout ce que nous savons. Nous vous aiderons à résoudre vos problèmes d'environnement, d'agriculture, de santé et aussi de médecine. Puis nous nous en irons comme nous sommes venus : en paix. Si la situation était inversée et que ce soit vous qui soyez venus nous voir, je sais qu'au fond de moi je brûlerais de curiosité de voir l'intérieur de votre vaisseau spatial. Nous aimerions donc inviter le Secrétaire Général et plusieurs journalistes à nous accompagner dans le vaisseau-mère. Ce sera la première de beaucoup d'autres occasions de nous connaître mieux. »

Tout le discours du Commandant Suprême des Visiteurs témoigne de cette stratégie. La première parole de l'émissaire est un mot d'excuse, pour justifier le port de lunettes aux verres fumés à cause de l'agressivité de la lumière dont les projecteurs inondent le toit du bâtiment. Innocent ? Sans doute pas. Appliquant les règles de rhétorique des orateurs romains, qui devaient gagner la sympathie de foules souvent houleuses et pas toujours bien disposées à leur égard, John met en fait en pratique ce qu'ils appelaient la captatio benevolentiae, c'est-à-dire l'entrée en matière visant à s'attirer la bienveillance du public. Toute la mise en scène qui a précédé allait dans ce sens, la longue attente et la découverte progressive des Visiteurs visant à mettre les humains en condition de sorte qu'ils soient, après le discours rassurant du Secrétaire Général de l'ONU, favorablement disposés. Le discours ne fait que prolonger ce qu'il faut bien appeler un véritable conditionnement.

De fait, l'effet sur le public est en général celui escompté. « Tu vois », déclare le décidément optimiste Stanley à sa femme Lynn, « ils sont pacifiques... » « C'est fascinant ! », laisse échapper Eleanor Dupres, tandis que Daniel répète, comme devant la soucoupe volante : « C'est fantastique ! » Même Sean, qui déplore l'absence d'« étrangeté » de John (« Eh ! m'man, c'est pas un extraterrestre ! Il ressemble même pas à un Martien ! »), témoigne par sa réaction immédiate de la banalisation dont font déjà l'objet les Visiteurs interstellaires, attestant la familiarité qui se crée au terme d'une entrée en scène savamment étudiée. Cette banalisation, au demeurant, était préparée déjà par l'évocation de Ray Bradbury et d'Arthur C. Clarke, écrivains de science-fiction de renommée internationale, qui plaçait l'arrivée des extraterrestres sous le signe de la fiction plus que de la science, comme si un tel événement ne pouvait être convenablement commenté que par des spécialistes de l'imaginaire.

La seule fausse note de cet accueil enthousiaste provient du laboratoire de biochimie, où Benjamin Taylor est convaincu, dès les premières images du Visiteur retransmises par la télévision, que « ce n'est pas l'un des nôtres ». Un instant plus tôt, il déclarait que John avait bien l'air semblable aux humains mais « vu de loin », et quelques secondes plus tard, entendant les paroles de l'émissaire, il dira : « Il appelle ça une petite flotte... », manifestant une fois encore sa méfiance. Julie, également, conserve son regard de scientifique. A Denny qui se dit curieux de voir le vaisseau alien elle répond : « Moi, j'aimerais connaître ses composants chimiques. » Ces remarques, pour anodines qu'elles paraissent encore, prendront tout leur sens plus tard, lorsque face à la réalité de l'invasion les rôles de chacun seront redéfinis. Ainsi Julie et Ben seront-ils parmi les opposants les plus virulents à l'installation des Visiteurs, prenant en charge la Résistance de leur ville, alors que Robert Maxwell, qui renonce à toute méfiance pour s'extasier devant les similitudes étonnantes entre les espèces humaine et extraterrestre, gardera encore longtemps une certaine naïveté qui conduira à la tragédie du second téléfilm, mettant en péril la Résistance tout entière. De même, Eleanor Dupres et Daniel Bernstein seront parmi les premiers collaborateurs, et les plus inconditionnels, totalement subjugués par les Visiteurs. Quant à Robin Maxwell, sa fascination devant l'écran de télévision se transformera bientôt en véritable adoration pour Brian, le responsable de la Jeunesse des Visiteurs. Déjà, par conséquent, la future répartition des rôles se dessine à la faveur des commentaires et des réactions.

Poursuivant son discours, John poursuit aussi son entreprise de séduction. Pédagogue, il situe sa planète d'origine en utilisant le nom que les astronomes terriens donnent à l'étoile Sirius, puis flatte l'orgueil des humains en confiant qu'ils sont la « première vie intelligente » qu'ils rencontrent, et finit sur une déclaration d'amitié : « Nous sommes heureux de vous connaître », assortie d'un sourire chaleureux. Enfin, il annonce que ses compagnons et lui-même ont adopté des noms « comme les vôtres », ce qui d'abord fait toujours plaisir et, ensuite, augmente les possibilités d'identification et de transfert affectif. Il explique aussi comment ils ont appris les langues des humains et fait preuve d'une grande modestie (ce qui est forcément sympathique, surtout de la part d'un extraterrestre descendu d'un astronef gigantesque, sans commune mesure avec tout ce que possèdent les hommes...) en préférant le titre d'« Amiral » à celui, pompeux, de « Commandant Suprême » dont l'a honoré le Secrétaire Général. Comme si cela ne suffisait pas, il achève en implorant la patience des humains devant la « maladresse » dont pourraient se montrer coupables certains de ses congénères en écorchant peut-être un peu les langues qu'ils ont apprises à la hâte.

L'allusion à l'Illustre Guide des Visiteurs (Leader, dans la v.o., ce qui n'a pas la connotation un peu religieuse du mot français mais s'apparente plutôt, comme le note Francis Valéry, au « Führer » des nazis : le sens est bien différent (3)...) contribue à les rendre plus « humains » : comme les hommes, ils obéissent à un chef dont ils ne sont que les « représentants », et ce chef, qui plus est, est plein de « bienveillance et [de] sagesse » (termes qui, dans le roman, font dire à Donovan que John a tout d'un « politicien de quartier »...).

Puis le ton devient plus grave. Les Visiteurs, annonce John, sont venus pour « demander l'aide de la race humaine ». La raison invoquée (des problèmes d'environnement) est à la fois proche des préoccupations humaines et propre à gagner leur sympathie en même temps que leur compréhension. Surtout, John se place ainsi en position de demandeur, ce qui est à l'opposé des craintes de l'humanité et doit achever de rassurer celle-ci. Après avoir démontré qu'ils étaient « comme nous » et qu'ils venaient en paix, les extraterrestres se montrent donc vulnérables, bien loin de l'image de l'alien monstrueux, belliqueux et convaincu de sa supériorité à laquelle s'attendaient les hommes. Leur méfiance endormie, ceux-ci ouvriront très vite leurs bras à ces Visiteurs si inoffensifs et oublieront de chercher plus loin de possibles motivations cachées. Comment réagir autrement lorsque, réaffirmant leur gratitude, ces hôtes si engageants proposent de « récompenser » les humains en leur offrant « les fruits de [leur] savoir », visiblement si supérieur à celui des hommes ? Cela, au moins, les Visiteurs l'ont emprunté aux Kanamites, qui avaient offert aux hommes le même cadeau et... pour les mêmes raisons.

C'est sur une nouvelle captatio benevolentiae que John referme son discours inaugural, en invitant plusieurs journalistes à l'accompagner avec le Secrétaire Général à bord du vaisseau-mère, apportant une nouvelle preuve de sa bonne volonté et de son absence d'intentions cachées. On songe bien sûr, après coup, au jeu de la coopération mené par les nazis lorsqu'ils offraient aux émissaires internationaux de visiter leurs camps afin de démontrer l'inanité des accusations de génocide, mais, pour l'heure, la représentation à laquelle s'est livré John est trop convaincante et sa proposition trop engageante pour que l'on songe à se défier de lui. Après tout, le Secrétaire Général n'est-il pas ressorti indemne de la navette ? Et quelle raison auraient ces Visiteurs de jouer un mauvais tour aux humains après s'être montrés si courtois et amicaux ?

Parallèlement au discours de John, la caméra a continué de recueillir les réactions des personnages. Eleanor Dupres apparaît de plus en plus motivée par l'ambition, poussant son mari, propriétaire d'une usine, à se faire connaître des Visiteurs afin qu'ils choisissent son installation pour y fabriquer les produits chimiques dont ils ont besoin. Chez les Maxwell, les enfants commencent à se disputer sur des frivolités, comme de savoir si les extraterrestres ont avec eux des enfants : la tension est maintenant retombée, et le processus de banalisation se poursuit. Stanley Bernstein, lui, conserve son optimisme : « Tu vois, Lynn », dit-il à sa femme en voyant le porte-parole des Visiteurs serrer les mains des journalistes qui embarquent avec lui, « ils se serrent la main », sans parvenir toutefois à ôter du visage de Lynn les marques d'une inquiétude tenace, présente également dans le masque impénétrable du vieil Abraham.

Toujours, les biochimistes se distinguent. Si Denny s'extasie devant l'offre des Visiteurs, Julie se prend à se demander « ce qui se passerait si on refusait », et Ben demeure visiblement méfiant. L'écart qui se creuse entre Julie et Denny à la faveur de quelques remarques anodines annonce déjà leur rupture à venir, lorsque la qualité de scientifique de Julie deviendra un danger pour Denny, mis au ban des lépreux par ses collaborateurs.

Le départ des journalistes pour le vaisseau-mère donne à Johnson l'occasion de mettre en relief l'identification du public à travers l'attitude de Caleb, Sancho, Denny et Ruby qui, tous, souhaitent « Bonne chance ! » aux courageux pionniers emportés à bord de la navette. Le geste du petit Sean, qui tend la main vers l'écran où son père vient de disparaître à l'intérieur de l'engin alien, prononçant un « Je t'aime, papa » qui accentue la portée dramatique du moment, est une scène peut-être facile mais de laquelle se détache pourtant une certaine émotion, qui fait passer au second plan le parallèle avec l'enfant de Poltergeist, lui aussi mains ouvertes devant le poste. Et tandis que la navette disparaît à l'intérieur du gigantesque vaisseau-mère immobile au-dessus de New York, la musique suggère la persistance d'une menace en se faisant soudain plus grave, l'espace de quelques secondes...

 

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La peinture d'un fascisme renaissant

L'approche choisie par les envahisseurs de V est donc résolument originale, rompant avec l'invasion brutale ou au contraire l'infiltration invisible. On peut à juste titre s'interroger sur les motivations de ces êtres venus d'ailleurs : quel besoin ont-ils de se montrer si courtois alors qu'il leur suffirait de se servir dans ce qui n'est en réalité pour eux, on s'en rendra compte très vite, qu'un gigantesque garde-manger ? Pourquoi ces grandes déclarations d'amitié, cette approche sournoise et insidieuse, alors qu'ils n'ont en vérité rien à demander aux humains ? La réponse, en fait, ne viendra jamais, même si elle est contenue dans le script du dernier épisode de la série régulière, écrit mais jamais tourné, où l'on apprend que les Visiteurs sont déjà venus sur la Terre et qu'ils y ont laissé un objet très important pour eux, qu'ils souhaitent retrouver.

La question, au demeurant, ne compromet pas l' efficacité du prélude de Kenneth Johnson, fondée sur la redoutable stratégie des envahisseurs, laquelle s'appuie elle-même sur les moyens de communication qui sont ceux de la société dans laquelle est né le programme. Le projet initial de Johnson apparaît dans cette version volontairement démarquée de l'invasion extraterrestre, l'accent étant mis non sur la puissance des envahisseurs mais sur leur terrifiante capacité à utiliser les outils de la civilisation à envahir afin de construire leur projet d'invasion. C'est en cela que la mini-série s'affranchit de ce qui l'a précédée et acquiert une originalité fondée sur sa cohérence et son discours politique. Le parallèle avec l'apparition du nazisme n'apparaît pas seulement dans le personnage d'Abraham Bernstein, il est visible aussi dans le costume de John, qui sera celui de tous les Visiteurs : les bottes de cuir noir, l'uniforme au col montant, et bien sûr le sigle des Visiteurs, svastika à peine maquillé qui figure sur l'uniforme, sur la navette et plus tard sur le drapeau des envahisseurs. De même, « leur pistolet est un Luger revu et corrigé », déclarait Kenneth Johnson au magazine L'Ecran Fantastique, « pour qu'on y retrouve quelque chose de bien allemand, tout comme dans les casques, les uniformes, les bottes et les couvre-chefs. » (4) Le sujet de V, loin de n'être qu'un thème de science-fiction, est avant tout la peinture de la mise en place d'un régime fasciste et des conséquences qu'elle pourrait avoir sur une civilisation moderne. Un sujet toujours d'actualité avec la montée en puissance, qui s'est poursuivie depuis 1983, d'idées fascisantes et d'organisations plus ou moins apparentées aux régimes totalitaires du milieu de ce siècle.

Au terme des trente premières minutes du téléfilm, qui peuvent être considérées comme l'exposition du récit qui se poursuivra ensuite sur deux heures puis quatre heures trente d'une nouvelle mini-série, la surprise et l'effroi suscités par l'apparition de vaisseaux spatiaux dans le ciel du monde entier a laissé la place à un mélange de terreur encore mal refoulée et de banalisation.

Le decorum extraterrestre s'apparente finalement aux productions de l'industrie du film, trouvant sa place entre les films des années cinquante et les dessins animés futuristes, et la nature des êtres venus d'ailleurs tourne à la plaisanterie. Surprenante est la crédulité des humains, vite convaincus de la parenté des Visiteurs avec leur propre espèce autant que de leurs intentions pacifiques, et ne songeant même pas à mettre en doute une évidence improbable  (même l'anthropologue Robert Maxwell semble prendre pour argent comptant ce qu'il voit sur son écran de télévision, s'émerveillant de ce que les extraterrestres ont eux aussi quatre doigts et un pouce), mais la troublante réussite du film vient de ce que les réactions des différents personnages n'ont au fond rien d'invraisemblable. En l'absence de points de comparaison, il est bien difficile de dire comment nous-mêmes réagirions, et la plupart d'entre nous sommes à l'évidence trop ignares en matière d'évolution pour prétendre être plus malins que les êtres de fiction que nous présente la mini-série. D'autant que, devant l'évidence d'une présence extraterrestre, le jugement critique doit perdre un peu de son acuité et rendre possibles les raisonnements les plus absurdes...

Dans une telle situation, les armes employées par les Visiteurs, fondées entièrement sur la manipulation des esprits et leur mise en condition, sont particulièrement réalistes. Elles seraient tout aussi efficaces aujourd'hui, et nullement dépassées du fait d'innovations technologiques auxquelles ne rêvait sans doute même pas Kenneth Johnson ! C'est bien ce qui fait le réalisme de V : les méthodes des extraterrestres s'apparentent aux techniques de propagande usitées par les régimes fascistes soixante ans avant le tournage du film, et celui-ci rappelle qu'un retour de telles méthodes est toujours possible, comme en témoigne la réussite de sectes et de groupements politiques extrémistes.

Si l'on peut juger plus crédible une invasion armée du type de La Guerre des Mondes et d'Independence Day, la probabilité pour que des extraterrestres dotés de moyens aussi puissants que ceux des Visiteurs et de motivations aussi simples décident d'assujettir les esprits des humains au lieu de les soumettre tout simplement à leur force étant finalement assez ridicule, V n'en réussit pas moins aussi le développement de son postulat de science-fiction. L'emprunt aux Kanamites de Damon Knight, pour évident qu'il soit, est cependant tout à fait réussi et Johnson ajoute une note personnelle en faisant de ses extraterrestres des reptiles dissimulés sous une apparence humaine, renvoyant l'homme à sa préhistoire, lorsque ces bêtes répugnantes régnaient en maîtres sur la surface du globe.

Du lézard les Visiteurs ont aussi la faculté de se fondre dans le paysage et de ramper insidieusement vers leurs proies, les hypnotisant à la manière du serpent du Livre de la Jungle avant de les dévorer. De fait, l'exercice de séduction auquel ils se livrent dans la première demi-heure du téléfilm est déjà une entreprise de conditionnement qui en annonce une autre, plus littérale : la mise sous vide des êtres humains comme aliments. De ce point de vue encore, le scénario de Ken Johnson se révèle intelligent, plus intéressant que ne le seront les futurs développements introduits par la série régulière (handicapée, il est vrai, par un budget réduit à la portion congrue, ce qui n'est pas le cas des deux mini-séries, plus libres de réaliser les fantasmes du scénario).

 

NOTES

1. Dans la novélisation d'A.C. Crispin, le personnage ajoute que « Même les Allemands, pendant la guerre, n'avaient pas d'engins de ce genre », explicitant la crainte qui se dessine dans l'esprit de l'ancien déporté, alors qu'elle est encore implicite dans le téléfilm. Voir Les Visiteurs, A.C. Crispin, Paris, Presses de la Cité, 1985, p. 20.

2. Damon Knight, « Comment servir l'homme », in Histoires de science-fiction, Livre de Poche, 1984, p.35.

3. Francis Valéry, V : L'autre guerre des mondes, DLM Editions (ex-...Car rien n'a d'importance), 1993, p.36.

4. in L'Ecran Fantastique, juin 1983, cité par Francis Valéry in op. cit., p.36.

 


A suivre : V - Comment instaurer une dictature en six leçons

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