Du cinéma à la télévision :

la genèse de L'Age de Cristal 

 

Un article de Thierry Le Peut 

 

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Logan's Run Annual 1978

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« Les exécutifs, ici, au studio, ont fait un deal avec CBS pour une série télévisée sur Logan. Je vais la produire et j’aimerais que tu écrives le script du pilote. » C’est ainsi que Saul David, qui a produit le film L’Age de cristal au sein de la MGM, annonce à William F. Nolan que l’avenir de Logan’s Run ne s’écrira pas au cinéma mais à la télévision. La déception est grande pour l’écrivain, qui avait non seulement écrit un script pour une suite au cinéma mais envisageait même une troisième histoire, convaincu du potentiel de son héros, Logan.

 

Nolan accepte néanmoins de collaborer à l’écriture du pilote. Il signe ainsi un script de soixante minutes avec Saul David, dans lequel il crée un nouveau personnage, l’androïde Omo (pour Operational Machine Organism). Le nom sera changé parce qu’Omo est déjà une marque de lessive en Europe : ainsi l’androïde devient-il Rem (pour Rapid Eye Movement, qui représente le temps nécessaire à Rem pour se reposer). Mais Saul David est évincé du projet (semble-t-il en raison d’un désaccord financier avec le studio) et remplacé par un couple de producteurs de télévision, Ivan Goff et Ben Roberts. Ceux-ci ont développé et produit la série Mannix, d’après une idée originale de Bruce Geller, le créateur de Mission : Impossible, et ils ont également porté sur les fonts baptismaux la série Drôles de dames, devenue un hit en une seule saison grâce notamment à l’actrice Farrah Fawcett, révélée par le film L’Age de cristal ! Nolan racontera plus tard son entretien avec les deux hommes, qui lui présentent alors le concept de la série : Logan, Jessica et leur acolyte Rem parcourent le futur post-apocalyptique à l’intérieur de leur hovercraft et, à chaque épisode, aident des personnages différents à résoudre un problème. Le schéma est classique pour une série, mais Nolan voit tout de suite ses limites : non seulement la série sera répétitive, mais elle se heurtera à l’écueil financier que représente la construction d’un nouvel environnement pour chaque épisode. Nolan se retire alors du projet et laisse Goff et Roberts mener l’affaire à leur convenance.

 

 

« J’avais pris une sage décision en abandonnant Goff et Roberts », rapporte l’écrivain. « La première chose qu’ils firent fut de bousiller toutes les bonnes scènes du pilote, réécrivant le script eux-mêmes. Ils tournèrent cette version révisée en février 1977. Ça n’a pas pris. Alors ils ont engagé Leonard Katzman (comme producteur) et lui ont fait ajouter 30 pages ineptes au script pour le porter à une durée de 90 minutes. » 1 (En fait 70 minutes, le reste étant composé des publicités diffusées pendant l’épisode.) Ces lignes traduisent bien le sentiment de l’écrivain à l’égard de la série télévisée. Elles témoignent aussi de la façon dont le pilote fut bricolé en urgence pour convaincre les responsables de CBS. Katzman avait produit pour CBS plusieurs séries à succès, depuis Les Mystères de l’Ouest en 1965-1969, jusqu’à Gunsmoke (Police des plaines) entre 1970 et 1975, passant par Hawaii Police d’Etat en 1969-1970. Il signait quelques scénarii à l’occasion et réalisait également quelques épisodes. Il venait tout juste, alors, d’achever la production de Le voyage extraordinaire (The Fantastic Journey), une série de science-fiction diffusée par CBS à partir de février 1977 et annulée au bout de dix épisodes. Katzman ajouta un acte central au script déjà revu par Goff et Roberts, ainsi qu’une scène où le Limier Francis est convoqué devant le Conseil des Anciens (Council of Elders) qui le charge de traquer et de ramener les fugitifs, Logan et Jessica, et une dernière, très courte, où deux de ces Anciens s’inquiètent de la fuite des deux jeunes gens. Cela explique le caractère disparate du pilote, composé de trois actes clairement distincts, le deuxième s’insérant comme une parenthèse entre le premier, qui présente la situation initiale, et le dernier, au cours duquel Logan et Jessica font la connaissance de l’androïde Rem, qui les accompagnera dans leurs aventures. La version de 60 minutes (environ 45 sans les publicités) fut tournée du 24 février au 11 mars et Katzman fut engagé ensuite, après que CBS eut pris la décision d’annuler The Fantastic Journey. Au cours de l’été furent tournées les scènes additionnelles écrites par Katzman ; voici ce qu’en écrit Nolan : « Seules quelques lignes du dialogue original demeuraient ; la plupart des meilleures scènes avaient été écartées. Ils avaient conservé l’histoire de base, notamment Rem, le compagnon androïde que j’avais donné à Logan et Jessica (dont les critiques ont déclaré qu’il était le meilleur élément du pilote). Mais, pour l’essentiel, c’était un désastre. »

 

 

L’introduction du Conseil des Anciens porte atteinte à la nature même de l’histoire écrite par Nolan. Dès lors, en effet, la Cité des Dômes n’est plus dirigée par un ordinateur mais par une assemblée de gens âgés, qui se sont soustraits eux-mêmes au sort imposé aux autres habitants, la mort à trente ans (il s’agissait de vingt et un dans le roman, mais le film avait porté la limite à trente). Cet ajout modifie également la perception que l’on peut avoir du Limier Francis : originellement, il traque Logan et Jessica en pensant qu’il est impossible de se soustraire à la mort programmée ; avec l’adjonction du Conseil des Anciens, sa motivation est tout autre puisqu’il sait que la nécessité de la mort programmée est un mensonge orchestré par une minorité prête à l’accueillir en son sein s’il ramène les fugitifs. Francis n’est plus dévoué à la préservation d’un mode de vie auquel il croit mais personnellement intéressé à la sauvegarde d’un privilège que les fugitifs menacent de renverser. Par la suite, lorsque d’autres Limiers accompagnent Francis à la poursuite de Logan et Jessica, la série ne met jamais en question leur propre perception de ce mensonge : alors que la vie à l’extérieur de la Cité des Dômes est censée être impossible, pourquoi ces hommes ne s’étonnent-ils pas d’y survivre et comment ne remettent-ils pas en cause le mensonge qui fonde la vie qu’ils ont toujours connue ? « Nous devions accepter l’idée que, par nécessité, un certain nombre de Limiers très dévoués pouvaient être au moins partiellement informés de ce qui se passait vraiment et qu’eux aussi seraient récompensés » : une explication que donne la scénariste Dorothy Fontana sans se leurrer sur l’incohérence de cette situation.2

 

Dorothy C. Fontana fut engagée pour sa connaissance de la science-fiction : elle venait de travailler avec Leonard Katzman sur The Fantastic Journey et avait écrit pour de nombreuses séries depuis les années 1960, en particulier une dizaine d’épisodes de Star Trek, série sur laquelle elle avait également occupé la fonction de script consultant. C’est elle qui convainquit deux écrivains de science-fiction d’écrire pour L’Age de cristal : Harlan Ellison et David Gerrold, qui avaient également collaboré à Star Trek. Elle engagea aussi John Meredyth Lucas, autre scénariste de Star Trek. « Les choses se mettaient en place et ils en étaient à se demander quelle direction ils voulaient faire prendre à la série quand je suis arrivée », rapporte D. C. Fontana. « En gros, c’était : ‘Okay, voilà le pilote, maintenant il nous faut changer cela’ – et cela devint un voyage, puis une quête, puis une traque. Mais nous avons toujours essayé de nous arrêter sur l’aspect humain au cours du processus. » 3 Une fois admis le schéma proche du Fugitif établi par Ivan Goff et Ben Roberts – les héros s’arrêtent chaque semaine dans un endroit différent et aident les gens qu’ils y rencontrent -, Fontana voyait dans la série « l’examen d’un monde qui s’était auto-détruit. C’était un environnement étranger pour Logan et Jessica et nos histoires traitaient d’individus isolés ou d’enclaves étranges… des endroits qui montraient combien le monde entier avait souffert. » 4 Goff, lui, rapprochait le concept de la version biblique des premiers temps : « Même si L’Age de cristal se situe dans un futur qui frappe par son aspect technologique, d’un point de vue psychologique Logan et Jessica sont confrontés aux mêmes préoccupations qu’Adam et Eve. » 5

 

 

D’emblée, le budget serré oblige la production à limiter ses ambitions. Bien que William F. Nolan fasse état de 360.000 dollars par épisode, la réalité selon Fontana est plus proche de 170.000. « Nous devions être modestes sur le casting, les tournages en extérieurs, et tourner autant que possible en studio. » 6 Le talent du production designer Mort Rabinowitz et du responsable des costumes Bill Thomas secondent efficacement les scénaristes et les réalisateurs dans leur recherche du meilleur résultat possible. Nolan lui-même reconnaît la qualité de leur travail, estimant même que le véritable génie de la série est Mort Rabinowitz. Les paysages désolés du sud de la Californie fournissent la majeure partie des sites de tournage extérieurs, dans lesquels évolue le hovercraft conçu par Dean Jeffries Automotive Styling (Jeffries lui-même servit de doublure à Gregory Harrison dans le rôle de Logan, pour certaines scènes impliquant le véhicule). Pour économiser de l’argent, les accessoires et les costumes du film sont mis à contribution mais parfois adaptés. Les costumes, par exemple, sont jugés trop lourds et peu pratiques pour le tournage en été, dans des endroits désertiques. « Bill Thomas, notre styliste, dit que nous devrions mettre ces deux malheureux [Logan et Francis] dans quelque chose de plus pratique parce qu’ils allaient mourir en extérieurs, au beau milieu de l’été », se rappelle Fontana 7. Les deux pièces du haut de l’uniforme des Limiers sont donc remplacées par une version plus légère, d’une pièce, pantalons et bottes sont également modifiés, comme d’ailleurs les souliers de Jessica, rendus plus appropriés eux aussi au tournage en extérieurs.

 

 

Programmée le vendredi soir à 21 h en septembre 1977, la série souffre de la concurrence du film programmé par ABC et de Deux cents dollars plus les frais, qui remporte un beau succès depuis 1974 sur NBC. Elle est donc déplacée dès le 10 octobre au lundi soir à 20 h… face au Monday Night Football d’ABC et au film de NBC. Pour Dorothy Fontana, l’attitude de CBS condamne la série : non seulement le public a du mal à suivre le show, mais CBS ne lui consacre aucun effort de promotion. En outre, alors qu’ils avaient promis de laisser aux scénaristes la liberté d’écrire la série, Goff et Roberts ne cessent d’interférer, retouchant les scripts au détriment de ce qui, selon Fontana, aurait pu permettre au show de se développer vraiment : les personnages. « Au départ, ils nous assuraient que nous écririons les scripts, puisque nous connaissions la science-fiction, mais ils persistaient à passer derrière nous et à retouches les scripts, ajoutant souvent des idées stupides. » 8 A titre d’exemple, la scénariste se souvient d’une scène réunissant Logan et Francis dans l’épisode « Un étrange chasseur », où les deux hommes échangeaient leurs points de vue : d’une durée d’une page et demie à l’origine, elle n’occupe finalement qu’une demi-page après révision par Goff et Roberts. Même si cet épisode reste l’un des plus intéressants en ce qui concerne le personnage de Francis, Fontana rapporte que celui-ci était promis à une part plus consistante de la série, de même que les Anciens. Ces derniers auraient fourni un matériau intéressant, par leurs motivations, leur organisation, alors qu’ils n’apparaissent que très brièvement dans le pilote. « Comment ces gens se sont-ils retrouvés là ? Comment se sont-ils arrangés pour diriger la cité ? Si nous avions été à l’antenne plus d’une demi-saison, nous aurions exploré ces questions. En fait, nous avions prévu une confrontation entre Francis et Logan, à la suite de laquelle ils revenaient à la Cité des Dômes pour lancer une campagne de sabotage à l’encontre du Conseil. » 9

 

Hélas, dès janvier 1978, alors que onze épisodes seulement ont été diffusés, CBS annonce l’annulation de la série. Les trois épisodes suivants ne seront diffusés (semble-t-il) que dans certaines parties des Etats-Unis. Certains, à l’époque, avancent que la sortie de Star Wars au cinéma avait rendu obsolète la série avant même sa diffusion, en raison de son budget dérisoire. C’est l’explication que donne Gregory Harrison, l’acteur qui incarne Logan : « Au moment où nous tournions, c’était très high-tech, à la pointe en matière d’effets spéciaux, de trucages… Tandis que nous tournions, nous entendions des rumeurs au sujet d’un autre film de science-fiction appelé Star Wars, que nous ne connaissions pas. Il est sorti après que nous avions terminé le tournage de notre première saison, et ça a relégué tout ce que nous avions fait au niveau des vieux serials en noir et blanc de Buck Rogers. Ça nous a en quelque sorte rendus immédiatement obsolètes. Avant la sortie du film, nous pensions que nous étions au top ! »10

 

 

En 2000, la comédienne Heather Menzies, qui interprétait Jessica, écrivait quelques lignes à la webmistress du site Vicky’s City of Domes, créé en 1994 et qui reste l’une des principales sources d’information sur L’Age de cristal. Elle apportait un autre éclairage sur l’annulation de la série : « L’annulation de la série fut une surprise étant donné les scores d’audience. Je ne pense pas qu’ils aient su quelle direction prendre avec la série, ni quelle cible elle visait exactement, ni ce qu’ils voulaient faire de la relation entre Logan et Jessica… Les perpétuelles annulations et les changements de créneau horaire n’aidaient pas non plus. Quelqu’un écrivit quand le show fut annulé quelque chose du genre : « Pas étonnant que la série ait été supprimée… qui pouvait la trouver ? » Ils auraient dû consacrer plus d’argent à tout cela. Un épisode en deux parties avec une guerre totale contre la Cité des Dômes aurait bouleversé un peu les choses. » 11

 

Gregory Harrison regrettait aussi la facilité que représentait pour les scénaristes la présence de l’androïde Rem : « L’androïde était une sorte de tromperie qui permettait aux scénaristes de ne pas s’embêter avec les limites humaines qui, à mon avis, rendent un drame intéressant. C’est l’androïde qui résout les problèmes en cas de dilemme dont les scénaristes ne savent pas comment se sortir. L’androïde trouve toujours la solution puisqu’il n’est pas limité par les faiblesses humaines… C’est probablement l’une des choses qui m’ont le plus gêné avec la série, dès le départ. Ils avaient toujours cette option à portée de main et malheureusement ils l’utilisaient trop souvent, au lieu de se donner vraiment le mal d’écrire des histoires où des êtres humains dotés de faiblesses humaines auraient à trouver eux-mêmes les moyens de survivre… Trop de science, pas assez d’élément humain. [Les auteurs auraient dû essayer] d’utiliser l’intelligence humaine et l’émotion humaine… [pas seulement pour] le côté sentimental de l’histoire mais [pour] le côté survie de l’histoire. » 12 Une opinion partagée par Dorothy Fontana : « C’est un élément de certains scripts dont je pensais personnellement qu’il n’aurait pas dû être là. » 13 Un élément particulièrement cher, semble-t-il, aux producteurs Goff et Roberts : « Ils étaient tellement amoureux de leur Rem que parfois la série menaçait de devenir Rem’s Run, et plus Logan’s Run. Malheureusement, c’est à eux que revenait le choix final. » 14

 

Notes

 

1. Les citations de William F. Nolan sont extraites de sa préface à l’édition de Virtual Publishing, 2000 : « Logan : A Media History ».

2. Cité dans Mark Phillips et Frank Garcia, Science Fiction Television Series volume 1, McFarland, 1996, p. 182.

3. Cité par Lukas Kendall dans « The series from Futures Past », livret accompagnant le CD des musiques de Logan’s Run édité par Film Score Monthly.

4. Cité par John Kenneth Muir dans Retro TV Files : Logan’s Run The Series, sur johnkennethmuir.com.

5. Cité dans le magazine Look-In du 21 janvier 1978.

6. Lukas Kendall, op.cit.

7. ibid.

8. John Kenneth Muir, op. cit.

9. ibid.

10. Mark Phillips et Frank Garcia, op. cit., p. 178.

11. Vicky’s City of Domes existe toujours en ligne à l’adresse http:// www. snowcrest. net/ fox/Logan.html.

12. Mark Phillips et Frank Garcia, op. cit., p. 181.

13. Mark Phillips et Frank Garcia, op. cit., p. 182.

14. ibid.

 

Tag(s) : #Dossiers, #Dossiers 1970s
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