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Article de Thierry Le Peut

publié dans Arrêt sur Séries n°41 (printemps 2013)

à suivre : 

L'Homme invisible, le guide des épisodes  

Le Nouvel Homme invisible (Gemini Man), le guide des épisodes

 

En 1975 et 1976, deux séries traitant le même thème, commandées par le même studio et diffusées sur le même network, virent le jour coup sur coup.  L’Homme invisible  mettait en  vedette David McCallum, l’interprète très populaire d’Ilya Kuryakin dans Des Agents très spéciaux , futur médecin légiste fantasque de NCIS.   The Gemini Man,  un an plus tard,  donnait au héros invisible les traits de Ben Murphy.  Comment et pourquoi ce phénomène insolite se produisit-il ? C’est bien ce que nous allons essayer de rendre visible.

 

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Les deux séries L’Homme invisible doivent leur naissance au fait que la firme Universal possédait les droits du roman de H. G. Wells. Productrice du film de James Whale The Inivisible Man en 1933, qui apporta à l’acteur Claud Rains une popularité inédite pour un acteur apparaissant si peu dans un film, la firme avait commandité plusieurs séquelles : The Invisible Man Returns (1940), The Invisible Man’s Revenge (1944) et même The Invisible Woman (1940) et The Invisible Agent (1942), où l’homme invisible affronte la Gestapo ! La rencontre des comiques Abbott et Costello avec le personnage dans Deux nigauds contre l’homme invisible (1951) fut également commise par le studio, toujours présent en 2000 lorsque SciFi Channel commande à son tour une série basée sur le roman, Invisible Man.

 

L’Homme invisible

 

En 1975, donc, quelqu’un au studio estima que ce serait une excellente idée de réinventer le thème en surfant sur la vague des séries plus ou moins apparentées au genre super-héros. C’est d’ailleurs au producteur de L’Homme qui valait trois milliards, Harve Bennett, qu’est confiée la tâche de produire cette nouvelle déclinaison. Il s’adresse, lui, à Steven Bochco, alors scénariste au sein du studio. Depuis L’Homme de Fer, en 1967, le jeune Bochco a collaboré à Columbo, The Bold Ones : The New Doctors, Les Règles du jeu, McMillan, Griff et contribué aussi au scénario du film Silent Running de Douglas Trumbull. Il écrit et produit le téléfilm pilote, que NBC diffuse le 6 mai 1975. L’audience étant satisfaisante, Universal commande une série hebdomadaire diffusable à la rentrée 1975.

 

 

S’il signe encore un script pour la série, Steven Bochco n’y est pas impliqué. Pour le remplacer, Bennett fait équipe avec Leslie Stevens. Ce dernier, dont le nom reste associé à la série Au-delà du réel (The Outer Limits) en 1963-1965, avait produit plusieurs séries au sein d’Universal (Opération Vol, Les Règles du Jeu, McCloud, Le Virginien) et venait de produire une série fondée en partie sur l’espionnage et la technologie, Search, avec Hugh O’Brian, Anthony Franciosa, Doug McClure et Burgess Meredith. Stevens, qui signe deux scripts et collabore à un troisième, ne sera pas présent sur tous les épisodes, trois d’entre eux étant produits par Robert F. O’Neill, lui aussi ancien artisan de Les Règles du jeu.

Bennett et Stevens s’entourent d’une poignée de scénaristes pour finaliser les douze épisodes commandés : le vétéran Seeleg Lester avait travaillé avec Stevens sur Au-delà du réel, le jeune James D. Parriott avait signé un épisode de L’Homme qui valait trois milliards, dont il allait devenir l’un des producteurs ensuite, Philip De Guere Jr avait écrit un épisode de Les Règles du jeu et commençait lui aussi sa carrière. Rick Blaine et Brian et Kandy Rehak complètent l’équipe. Si Parriott et DeGuere allaient ensuite produire séparément des séries populaires (L’Incroyable Hulk, Superminds, Simon & Simon, Les Têtes brûlées…) dans le giron d’Universal, Lester arrivait au terme de sa carrière et ne collaborerait plus guère qu’à L’Homme à l’orchidée et Hawaii Police d’Etat. Quant à Blaine et au couple Rehak, ils n’ont guère laissé de marque sur l’industrie télé.

Dès la mise en chantier de la série, NBC (dit-on) réclame des changements dans la tonalité du téléfilm pilote. La relation conflictuelle du héros, le scientifique Dan Westin, et de son patron Walter Carlson, directeur d’une firme privée liée au Pentagone, est gommée au profit d’une relation bon enfant, plus adaptée à un public familial. Dans le processus, le comédien Jackie Cooper est remplacé par Craig Stevens. Hargneux et tenace, voire inquiétant, Jackie Cooper s’efface ainsi devant la mine engageante de Stevens, que l’on avait connu en Peter Gunn dans la série éponyme produite par Blake Edwards à la fin des années 1950. Le personnage, cordial et intègre, devient une figure paternelle amicale et protectrice, bref rassurante. Du coup, c’est toute l’ambiguïté du rapport de Westin à l’armée qui disparaît également, au profit d’enquêtes mêlant l’espionnage et des prétextes policiers. En fait, la série évolue très vite vers la comédie, ce qui fera dire à l’acteur David McCallum, dépité, qu’il avait signé pour Le Fugitif et qu’il se retrouvait à faire Topper – référence à une série de 1953-1955 dans laquelle des fantômes faisaient bouger des objets à la manière de l’homme invisible !

 

 

Le concept ainsi édulcoré, le tandem que forment McCallum et Melinda Fee, son épouse à l’écran, pouvait difficilement être autre chose qu’une publicité pour couple modèle, une variante soft de Nick et Nora Charles dans la série des Introuvable au cinéma (et dont Pour l’amour du risque allait bientôt donner une nouvelle version). De fait, Melinda Fee, qui se montra ravie de décrocher le rôle de Kate Westin, n’eut pas l’occasion de faire grand chose d’autre que sourire, essuyer les plaisanteries sexistes de ses partenaires et en rire bêtement pour faire bonne figure. Ce qui ne l’a pas empêchée de déclarer : « Kate Westin est apparue juste au moment où l’on commençait à parler du Women’s Lib [Front de Libération de la Femme]. Elle représentait ce pour quoi les femmes se battaient : des professions séparées, l’égalité, la reconnaissance de leur intelligence et l’éducation. » 1 Sur le papier, peut-être, mais à l’écran Kate Westin, même si elle fait preuve de caractère à l’occasion (spécialement dans le pilote), n’en partage pas moins le travail de son mari et demeure dans son ombre, simple faire-valoir féminin.

L’Homme invisible est diffusée à partir du 8 septembre 1975 sur NBC, le lundi soir à 20 h (qui est aussi l’horaire de L’Homme qui valait trois milliards, la veille sur ABC). Face à elle, Barbary Coast sur ABC et deux sitcoms sur CBS, Rhoda et Phyllis. La première, qui met en vedette Valerie Harper, a débuté l’année précédente et connaîtra quatre saisons. Très vite, l’audience de L’Homme invisible ne fait pas le poids et la série est annulée. Le dernier des douze épisodes filmés ne sera pas diffusé par NBC et la série disparaît officiellement le 19 janvier 1976 avec la diffusion de l’épisode « Otages ».

« Otages », justement, est un épisode significatif. Tourné entièrement en studio, dans les décors principaux de la série, il met en scène un seul comédien invité, Monte Markham. Il témoigne du manque d’ambition de la série, visible dans le reste des épisodes, et de son manque d’orientation. On a évoqué plusieurs raisons au manque de succès de la série, à l’époque ; mais la principale est la pauvreté de son inspiration et la faiblesse de son gimmick. La plupart des épisodes se déroulent en huis clos et reposent sur une action vaudevillesque où l’invisibilité donne lieu à de longues séquences de caméra subjective ou de plans dans lesquels ne figure aucun personnage (et pour cause, puisqu’ils sont censés nous « montrer » l’homme invisible). Circonstance aggravante, les intrigues sont ultra-convenues et les rebondissements artificiels. Un exemple au hasard : la scène d’enlèvement dans « L’enlèvement » est conduite avec un tel mépris de la vraisemblance et une telle désinvolture qu’elle en devient, non pas drôle, mais ridicule. La première « transformation » du héros en homme invisible ne donne lieu qu’à une séquence menée sur les chapeaux de roue mais qui n’apporte finalement rien à l’action. Il est vite difficile de trouver un intérêt dans ces histoires mille fois rebattues et lymphatiques, puisqu’elles ne comportent pas d’enjeux.

 

 

On a pu incriminer le comédien David McCallum. Révélé par son rôle d'Ilya Kuriakin dans Des Agents très spéciaux à la fin des années 1960, tête d’affiche ensuite de la série Colditz en 1972-1974, McCallum jouissait d’une grande popularité en Grande-Bretagne – où la série a d’ailleurs bien fonctionné – mais d’aucuns se sont demandé s’il avait vraiment le charisme nécessaire pour être le héros unique d’une série. « J’adorais le travail de David McCallum avant même qu’il ne fasse Des Agents très spéciaux », a déclaré Harve Bennett. « David était à la fois très attentionné, très respectueux envers les gens qui travaillaient sur la série, très impliqué et très respectueux du matériau. Il avait connu un  succès  énorme en tant qu’acteur secondaire dans Des Agents très spéciaux. Il était un peu le Mr Spock du personnage très sérieux de Robert Vaughn dans cette série. Il ajoutait un peu de fantaisie à cette série. Mais quand nous lui avons donné le premier rôle dans L’Homme invisible, deux choses nous sont alors apparues. D’abord, les gens ne voulaient pas voir David dans le premier rôle. Ils le voulaient dans le rôle du personnage fantaisiste. Ensuite, nous avons vérifié un vieux refrain de notre industrie télé : les acteurs britanniques ne réussissent pas dans les premiers rôles à la télé. Du moins à cette époque-là. » 2 L’avis de Bennett, très discutable, n’est pas partagé par tout le monde. Richard Milton, producteur associé de la série Gemini Man la saison suivante, déclare : « David a porté le chapeau quand le network a décrété qu’il était ‘trop étranger’. C’étaient les fadaises habituelles. David était un bon acteur, talentueux. L’échec de L’Homme invisible n’avait rien à voir avec lui. C’est le format de la série qui n’a pas marché. Ils n’ont jamais pris le concept au sérieux. » 3

Seeleg Lester, conscient de ce problème dès le départ, prétend avoir tout fait pour quitter le navire, et de fait il n’est story editor (directeur d’écriture) que sur quelques épisodes. « La série n’a jamais eu une chance », déclare-t-il. « Mes objections portaient sur la teneur des intrigues, qui se rapprochaient de ce que l’on voyait dans L’Homme qui valait trois milliards. C’était lamentable, parce que le thème de l’invisibilité aurait pu être quelque chose d’intrigant. Au lieu de cela, c’était juste une astuce pour attraper un méchant à la James Bond ou un terroriste international. L’orientation originale avait été transformée en mélodrame ordinaire à base d’intrigues prévisibles. » 4 Même son de cloche dès avant la diffusion lorsque David McCallum déclara au Mike Douglas Show deux semaines avant la diffusion du premier épisode : « Nous avons commencé en tournant une série très sérieuse, mais ça a tourné à quelque chose qui relève plus de la comédie. » 5

 

 

La faiblesse de la série est loin d’être un cas isolé. D’autres productions plus ou moins ambitieuses de l’époque, initiées par des téléfilms pilotes prometteurs et de bonne tenue, se sont révélées décevantes en passant au format hebdomadaire. C’est le cas par exemple de Serpico ou de Shaft. Si la première a pu alterner le bon et le mauvais, grâce à une poignée d’épisodes bien écrits et servis par un tournage partiel à New York, la seconde en revanche est emblématique du mal qui frappe L’Homme invisible : l’absence de production values à la hauteur du concept, et notamment la pauvreté de l’écriture. Ce n’est pas une question de talent mais de temps et d’idée directrice. Revenant sur sa contribution à la série, James D. Parriott raconte : « L’Homme invisible fut mon baptême du feu. Je travaillais comme scénariste sur L’Homme qui valait trois milliards avec Harve Bennett quand il a eu des soucis avec L’Homme invisible. Ils étaient à trois semaines de la mise en production et ils étaient très en retard sur le planning. Il m’a demandé de pitcher quelques idées de scénario et j’ai commencé à écrire. On écrivait et on tournait à l’arrache. » 6 On n’a aucun mal à le croire car c’est bien ce qui transparaît dans le résultat. Manque de temps, manque de vision, manque d’inspiration.

 

 

S’ajoute à cela un autre problème, celui des effets spéciaux. Vue aujourd’hui, bien sûr, la série fait sourire. Mais, à l’époque, ces effets exigeaient beaucoup de temps et de travail. « Nous devions souvent tourner un même plan encore et encore », se souvient Melinda Fee. « Cela prenait 75 prises au moins. Oubliez le jeu ! Nous étions épuisés quand enfin la partie technique était au point. C’était frustrant, et les coûts étaient astronomiques. » 7 Point de vue entièrement partagé par Robert F. O’Neill, l’un des producteurs, qui ajoute : « Les restrictions techniques et matérielles ont généré beaucoup de déceptions. Au début, on pensait que  L’Homme invisible allait être très amusant [à tourner]. Je pensais que ce serait une série d’action trépidante. Et puis on avait David McCallum qui avait été très populaire dans Des Agents très spéciaux, et il voulait retrouver un peu de cette magie. Le problème c’est que, à moins d’avoir un budget vraiment important, les séries de science-fiction sont difficiles à produire. Les networks en général ne veulent pas payer les frais supplémentaires indispensables aux aspects techniques. A l’époque on utilisait le procédé de l’écran bleu qui était très complexe et qui prenait beaucoup de temps. C’est devenu un problème épineux pour les cameramen, les réalisateurs et toute l’équipe, en particulier avec un budget aussi serré. » 8 Pour faire apparaître David McCallum sans tête ou sans mains, il fallait le filmer devant un fond entièrement bleu, le visage et les mains du comédien étant recouverts également de gants et d’un masque bleus. Tout ce bleu était ensuite remplacé par le décor souhaité, qui « remplissait » donc l’espace occupé initialement par la tête et les mains de l’acteur. L’œil exercé d’aujourd’hui ne peut plus être dupe de ces effets mais l’important, pour la production de la série, est le temps et l’énergie que cela demandait. Plus de temps et d’argent pour les effets spéciaux, cela signifiait moins de décors et des tournages sur le fil du rasoir.

Les confidences d’O’Neill éclairent aussi les conditions de la mise en production d’une série à l’époque. Le producteur se rappelle que Harve Bennett et Steven Bochco étaient tous deux occupés ailleurs, ce qui motiva son engagement et celui de Leslie Stevens. Mais il souligne qu’il n’avait aucune expérience de la science-fiction et que, sans doute, les exécutifs d’Universal avaient pensé à lui parce qu’il avait travaillé sur la série Le Sixième sens, qui traitait des phénomènes paranormaux, en 1972. De la même manière que Stevens était connu pour sa collaboration à Au-delà du réel et venait de produire Search qui mettait l’accent sur la technologie de pointe. « Nous étions les pompiers qu’ils faisaient entrer au neuvième tour de batte », commente O’Neill en empruntant la métaphore au baseball 9. Même si l’appartenance de L’Homme invisible au genre science-fiction (évoqué explicitement dans le script du téléfilm pilote) pose question – puisque la série relève finalement davantage de la comédie d’espionnage -, le fait est que le point évoqué par O’Neill vaut pour la plupart des séries estampillées SF tournées dans les années 1970, et dont aucune n’a rencontré le succès, les Planète des Singes, L’Homme de l’Atlantide, L’Age de cristal et autres Voyage extraordinaire qui toutes ont été produites et écrites par des équipes plus versées dans les genres traditionnels de la télé US, le western, le policier et le drame familial.

 

 

Gemini Man / Le Nouvel Homme invisible

 

Une fois acté l’échec de L’Homme invisible, on pouvait s’attendre à ce que l’expérience reste isolée, rangée dans les annales des essais non transformés. Mais, contre toute attente, Universal demanda à Harve Bennett et Leslie Stevens de plancher sur une nouvelle déclinaison du concept. Puisque, selon NBC, David McCallum portait en grande partie la responsabilité de l’échec, il suffisait de revoir la copie en remplaçant McCallum par un acteur bien américain et en rendant son personnage moins grave que la version interprétée par McCallum. Un héros jeune, dynamique, tourné vers l’action. Robert F. O’Neill retrouva donc Leslie Stevens dans le bureau de Frank Price, le patron d’Universal, pour une séance de brainstorming. Le commentaire de Stevens permet peut-être de mieux comprendre l’échec des deux séries – car la nouvelle sera un revers encore plus cuisant que la première. « Universal me confia la mission d’aider Harve Bennett à sauver un navire en train de couler, L’Homme invisible », raconte le producteur. « Devant l’échec, le studio se dit que David McCallum n’avait pas assez de charisme pour porter une série. Ils voulaient Ben Murphy, qui était plus pimpant et écervelé. J’ai proposé une nouvelle approche appelée The Gemini Man, qui plaçait le héros dans une situation un peu plus périlleuse. J’ai proposé le truc de la montre et d’autres astuces idiotes mais je savais depuis le début que l’invisibilité était une idée qui craignait. J’ai fait remarquer que le fait de disparaître était pour le héros un moyen lâche de régler les problèmes. C’était comme si une pieuvre se cachait sous un nuage d’encre. Le roman de H. G. Wells était génial mais, depuis Topper, l’invisibilité est à chier. » 10 Avec un franc parler coloré, Stevens met le doigt sur un travers d’Universal (ou de l’industrie hollywoodienne tout court) que dénoncerait bientôt le jeune auteur Stephen J. Cannell en qualifiant l’entreprise d’« usine à saucisses ». Il est difficile de concevoir un projet porté par une personne qui n’y croit pas un instant et qui a conscience, en proposant des idées, de contribuer à créer une daube ! C’est pourtant bien ce qui arriva, à en croire le bonhomme.

 

 

Portée sur les fonts baptismaux avec ce bel entrain, The Gemini Man, baptisée en français Le Nouvel Homme invisible (le diffuseur français, TF1, se préoccupa moins de dissimuler la parenté entre les deux titres, même si plus tard la série serait diffusée également sous le titre Gemini Man), fut présentée au public sous la forme d’un téléfilm d’une heure trente le 10 mai 1976. Si Harve Bennett et Steven Bochco sont crédités en qualité de developers au même titre que Leslie Stevens, on sait donc que c’est ce dernier qui donna forme à la nouvelle version, dans laquelle Bochco ne fut absolument pas impliqué. Cette fois, le héros n’est pas un savant mais un agent d’une société privée baptisée Intersect (rappelons que l’agence pour laquelle travaillait Joe Mannix dans la première saison de Mannix s’appelait Intertect…), qui conduit des recherches et des missions d’espionnage pour le gouvernement. Au cours d’une plongée sous-marine destinée à renflouer une sonde spatiale tombée dans l’océan, le fringant Sam Casey est victime d’une exposition à des radiations qui le rend invisible. A son chevet, le patron de l’agence, Leonard Driscoll, et la scientifique en chef, Katherine Crawford, trouvent le moyen de le rendre visible en plaçant sur son poignet une montre d’un genre très expérimental. En pressant les boutons de cet appareil – qui ressemble par ailleurs à une montre ordinaire -, Sam Casey peut se rendre invisible à volonté ; mais, s’il le reste plus de quinze minutes par jour, il court le risque de ne plus jamais redevenir visible. Cet élément ajoute un enjeu que n’avait pas la première série puisque le héros est personnellement menacé de "disparition" et que ce danger pèse sur lui à chaque nouvelle mission. Le public aura donc toujours l’œil sur le compte à rebours relancé à chaque nouvelle pression sur le bouton, tremblant de perdre le héros à tout jamais !

Sam Casey est envisagé comme plus séduisant que Dan Westin, et il est en outre célibataire, ce qui fait de lui un candidat idéal au titre de héros américain. Beau gosse, athlétique, il est également très jeune d’esprit, pour ne pas dire immature. Le trio vedette n’en présente pas moins des caractéristiques identiques à celui de la première série puisque Casey est flanqué d’une partenaire féminine – scientifique mais jolie femme – et d’un patron qui assume pleinement son statut de substitut paternel. Comme L’Homme invisible, The Gemini Man verra se succéder deux comédiens dans ce rôle, Richard Dysart étant remplacé dans la série par William Sylvester. La nature plus sportive du héros permet au nouvel homme invisible de courir davantage, ce qui imprime aux histoires un rythme plus trépidant, renforcé par le moyen de locomotion personnel de Casey, une moto.

 

 

Comme L’Homme invisible, cependant, The Gemini Man semble avoir été produite dans l’urgence et avec une certaine désinvolture. « Ils ont pris les scripts non tournés de L’Homme invisible et les ont filmés », se souvient Steven E. de Souza, engagé comme story editor avec Frank Telford. « En tant que story editor, je savais que les scripts étaient recyclés. Ils avaient barré les noms sur les scripts de L’Homme invisible et les avaient remplacés par les noms de The Gemini Man » ! 11 L’urgence était telle qu’Universal demanda même à James D. Parriott de reprendre un script qu’il avait écrit pour la première saison de Super Jaimie, dans lequel l’héroïne est affrontée à un sosie d’elle-même. « Mirror image » de Super Jaimie, diffusé le 19 mai 1976, devint donc « Sam Casey, Sam Casey » et fut diffusé le 7 octobre 1976 sur NBC. Or, le 6 octobre, ABC rediffusa l’épisode « Mirror Image ». Deux soirs de suite, les spectateurs qui suivaient Super Jaimie et regardaient également The Gemini Man virent donc la même histoire vécue par des personnages différents ! NBC et Universal reçurent des lettres de fans irrités et furent raillés dans les colonnes des journaux, tandis que James D. Parriott était personnellement mis en cause et dut se justifier d’avoir simplement fait ce que lui demandait Universal.12  De Souza rapporte également que, autre conséquence de l’urgence, le premier épisode diffusé le 23 septembre 1976 n’était pas celui qui devait ouvrir la saison, et dans lequel le scénariste identifiait des thèmes plus adultes et plus complexes, mais un épisode plus conventionnel, simplement parce que celui-ci était déjà monté et l’autre pas. (Il ne précise pas, hélas, le titre de l’épisode initialement prévu.)

Tous ces efforts ne produisirent hélas qu’un piètre résultat : le 28 octobre, un mois après le début de la programmation, NBC cessa de diffuser The Gemini Man, après seulement cinq épisodes. Les six autres ne furent pas montrés au public. Verdict de Richard Milton, producteur associé : « The Gemini Man était une série plus orientée vers l’action et l’aventure mais elle non plus n’allait nulle part » 13

 

 

Son ton léger, la prégnance de l’action et davantage de tournages en extérieurs font de The Gemini Man une série sans doute plus attrayante que L’Homme invisible. Le gimmick de la montre rend aussi l’invisibilité plus fun, indéniablement. On reconnaîtra également aux scénaristes un effort pour avoir tenté d’aborder la science-fiction dans l’épisode « Minotaur », co-écrit par Robert F. O’Neill, Frank Telford et Robert Bloch. Mais l’ensemble demeure aussi vain que les aventures de Dan Westin en homme invisible parce que la série n’a jamais ambitionné d’être autre chose qu’un divertissement pour public paresseux. « Ça arrive souvent avec les séries de science-fiction », commente de Souza. « Elles ne sont pas très aimées des exécutifs des studios. Les séries de science-fiction sont généralement perçues comme infantiles. Ce qu’on se dit, c’est : ‘Ouais, c’est juste pour les gamins.’ Vous avez affaire à des exécutifs qui sont méprisants ou indifférents. Parce que c’est de la science-fiction, ils pensent que l’histoire n’a pas besoin d’avoir beaucoup de sens. » 14

En tout cas, la série n’a pas porté chance à Ben Murphy, qui succédait à David McCallum dans la peau du héros-que-l’on-ne-voyait-qu’une-partie-de-l’épisode-parce-que-le-reste-du-temps-il-est-invisible. Le comédien, qui était sous contrat à Universal, avait été révélé par un rôle régulier dans Les Règles du jeu puis sa prestation en vedette dans Opération danger avec Pete Duel. L’annulation de The Gemini Man lui donna l’occasion de tenter sa chance comme joueur de tennis professionnel avant qu’il ne revienne vers la télévision, où il tiendra des rôles dans Le Souffle de la guerre, Loterie ou Les Douze salopards, sans jamais crever l’écran.

 

Notes

1. Cité par Mark Phillips et Frank Garcia, Science Fiction Television Series, volume 1, McFarland, 1996, article « The Invisible Man », p. 156. Dans la mesure où toutes les citations que nous reproduisons dans cet article proviennent de cet ouvrage, nous adressons de chaleureux remerciements à leurs auteurs.

2. op. cit., p. 158.

3. ibid.

4. op. cit., p. 157.

5. ibid.

6. ibid.

7. ibid.

8. ibid.

9. ibid.

10. op. cit., article « The Gemini Man », p. 101.

11. ibid.

12. La mésaventure est contée par Steven E. de Souza et James D. Parriott dans les pages de Phillips et Garcia, op. cit., p. 102-103.

13. op. cit., p. 102.

14. ibid.

 

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