Article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n°3 (décembre 2000 – février 2001 – aujourd’hui épuisé)

Trois ans donc avant la production du nouveau Battlestar Galactica de SciFi

 

"Et  dans  le  silence  sidéral,  la flotte  des  derniers  survivants  d'une  civilisation  perdue  reprend  sa  longue  quête,  sa  longue  recherche  de  ses  origines  :  une  planète  connue  sous  le  nom  de  Terre..."

 

Apollo-amp-Adama 

 

    Il y a très longtemps ?

 

Tout pourrait commencer comme La Guerre des Etoiles, "il y a très longtemps dans une galaxie lointaine, très lointaine..." On ne sait pas très bien, en fait, quand se déroulent les événements qui sont décrits dans Galactica, mais il s'agirait du 66ème ou du 74ème siècle d'une autre ère. Dans "La voix du sang", Starbuck déclare qu'il est orphelin depuis l'an 7322, ce qui confirmerait la seconde hypothèse. Ce qui est certain, c'est que les colons rassemblés autour du vaisseau amiral Galactica recherchent ardemment un monde qui serait à l'origine de leurs propres colonies détruites par les redoutables Cylons, des robots intelligents qui les poursuivent dans l'espace. Un monde connu sous le nom de Terre. S'agit-il de notre Terre ? Et si tel est le cas, s'agit-il d'une Terre future, ayant acquis la technologie suffisante pour envoyer des hommes coloniser d'autres mondes dans des galaxies lointaines, ou d'une Terre aujourd'hui oubliée, une de ces civilisations perdues dont les noms légendaires, Atlantide ou Mu, continuent d'alimenter les rêves des hommes ?

Toutes ces questions nourrissent la mythologie de la série créée en 1978 par Glen A. Larson, déjà producteur de succès comme McCloud, Switch et Opération Danger (Alias Smith and Jones). Pour sa première incursion dans la science-fiction, Larson a profité du formidable engouement suscité par La Guerre des Etoiles au cinéma - ce qui lui vaudra d'ailleurs un mémorable procès avec la Fox, que les avocats d'Universal accuseront à leur tour d'avoir repris plusieurs éléments du film Silent Running, sorti en 1972. En attendant, Larson a fait appel à plusieurs références en matière de science-fiction - références du show business : Leslie Stevens, dont le nom reste associé à la série classique Au-Delà du Réel (ABC, 1963-1964), et John Dykstra, spécialiste des effets spéciaux, ayant travaillé sur le film de George Lucas.

 

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Le concept de Galactica repose sur une idée qu'il avait eue quelque dix-huit ans plus tôt : transposer le mythe de l'Arche de Noé dans un futur marqué par la fin du monde. L'élite scientifique et intellectuelle de la Terre y embarquait sur un vaisseau spatial à la recherche de nouveaux mondes à coloniser. Quelque peu modifiée, cette idée s'enrichit d'une autre référence biblique, celle des Dix Commandements : les survivants de colonies perdues, pourchassés par d'infâmes robots impérialistes, s'enfuient dans l'espace en quête d'une Terre Promise où s'installer à nouveau, guidés par un vieil homme aux airs de Moïse, symboliquement baptisé Adama (le premier concept de Larson, celui des années soixante, aurait pu s'appeler Adam's Ark - l'Arche d'Adam). La Terre n'est plus l'origine de la quête mais son but, et le postulat de départ s'appuie davantage sur une technologie futuriste et la création d'un monde différent du nôtre, quoique très proche (ne serait-ce que par l'humanité des personnages et... leur accent anglais).

Le motif de la quête est l'un des plus anciens qui existent dans la littérature. Dès l'Antiquité, les Grecs font de L'Odyssée l'un de leurs textes fondateurs. L'histoire d'Ulysse, chassé de son royaume par la guerre et forcé d'errer dans l'Océan àla recherche de son foyer, n'est bien sûr pas étrangère au concept de Galactica. Larson, d'ailleurs, puise allègrement dans la mythologie classique pour alimenter son imaginaire, peuplé de noms directement empruntés au panthéon grec : l'un de ses héros s'appelle Apollo (comme le dieu grec de la musique et des arts, accessoirement l'un des plus beaux de l'Olympe), une autre est prénommée Cassiopée, comme la constellation, une autre encore Athéna (la déesse grecque de la guerre, sage et redoutable), et les vaisseaux portent des noms comme Atlantia, Pegasus ou Olympia, tous fortement connotés.

 

Un projet mort-né

 

Galactica fut dès le départ un projet très ambitieux, à une époque où la science-fiction était un genre réputé difficile à la télévision (Star Trek, lors de sa première diffusion entre 1966 et 1969, ne rencontra pas le succès et dut attendre les reruns en syndication - sur les chaînes locales - pour gagner son statut de série "culte" et devenir aux Etats-Unis un phénomène de société). La volonté affichée de rivaliser avec La Guerre des Etoiles sur le plan des effets spéciaux devait forcément entraîner un budget sans commune mesure avec les autres productions télé. A titre d'exemple, la réalisation du téléfilm pilote coûta trois millions de dollars, ce qui reste, encore aujourd'hui, une somme élevée. Conscient de la dépense nécessaire à la production d'une série d'une telle qualité, Larson songeait à poursuivre le programme sous forme de téléfilms, comme le fera bien plus tard Kenneth Johnson avec Alien Nation (Futur immédiat), mais la chaîne ABC, sûre de tenir là une source de revenus potentiellement élevés, préféra s'engager dans une série régulière, dont le rythme hebdomadaire était une gageure abominable pour les producteurs et les techniciens.

 

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Il arriva à Galactica ce qui arrivera six ans plus tard à V, une autre production de Kenneth Johnson. Les contraintes imposées par le rythme hebdomadaire furent responsables d'une baisse de qualité qui empêcha la série de réaliser son potentiel et la condamna à n'être que l'ombre de son pilote. Comme dans V, de nombreux plans d'effets spéciaux seront réutilisés dans plusieurs épisodes, bien que cela soit moins visible et moins gênant dans le noir de l'espace intersidéral que sur fond de paysages californiens (les plans de V étant immédiatement reconnaissables). Surtout, la modestie du budget par rapport au projet initial obligera les producteurs à revoir à la baisse leurs ambitions et à renoncer à des créations à la mesure de ce qui avait été fait dans le pilote. Du coup, la série s'oriente rapidement vers une sorte de Têtes Brûlées dans l'espace, ce qui bien sûr ravit la critique, toujours pressée de vilipender une conception "westernienne" de la science-fiction. Le parallèle est d'autant plus évident que des passerelles sont jetées entre l'univers des colons et la Seconde Guerre mondiale (voir l'Alliance de l'Est, une organisation para-nazie introduite dans l'épisode "Meilleurs voeux de la Terre") et que Larson s'adjoint un allié de poids en la personne de Donald P. Bellisario, tout juste sorti de deux années sur Les Têtes Brûlées.

Considérée comme ringarde par certains critiques en mal de propos aussi futiles que lapidaires, Galactica reste une référence de la SF des années soixante-dix, avec L'Age de cristal et La Planète des singes, et continue d'être rediffusée tant aux Etats-Unis qu'en France (même si c’est uniquement sur le satellite). Le culte que lui vouent des fans du monde entier est tel qu’on ne cesse de parler d’une suite, Larson et Richard Hatch (alias Apollo) se battant pour imposer leurs projets respectifs : là où le premier voudrait lancer une nouvelle série avec de nouveaux acteurs, le second souhaite au contraire renouer avec l’équipe de départ. Une sorte de querelle, que l’on trouvera, selon les points de vue, ridicule, amusante ou capitale, continue d’opposer les deux projets, repoussant la « résurrection » de Galactica aux kalendes grecques (à moins d’une issue inattendue).

 

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Le fait est que la série dispose encore d’un potentiel qui ne demande qu’à être exploré, quelle qu’en soit la manière. La réussite de séries récentes comme Babylon 5 ou la franchise Star Trek (qui s’est développée à travers trois nouvelles séries entre 1987 et nos jours, sans compter les longs-métrages) témoigne de l’intérêt des fans pour la science-fiction, particulièrement pour les séries capables de générer un univers complexe et original. Ce qu’est indubitablement Galactica, potentiellement parlant. On songe par exemple aux possibilités offertes par ces étranges « êtres de lumière » introduits dans le double épisode « La guerre des dieux », auquel participa Patrick Macnee en personnage énigmatique et tout-puissant. Plus de vingt ans plus tard, l’affrontement manichéen entre les êtres de lumière et le personnage de Macnee, le bien et le mal, trouve un écho dans la guerre récurrente que conduisent les Vorlons et les Ombres dans Babylon 5, une intrigue qui a démontré combien elle pouvait encore être captivante dans un contexte de science-fiction. Et ce n’est qu’un élément parmi d’autres contenus en germes dans la série initiale et que les scénaristes n’ont guère eu le temps de développer.

En attendant que les producteurs se mettent d’accord entre eux, il reste les rediffusions et un regret : que la série n’ait pas été programmée sur une chaîne hertzienne depuis trop longtemps (merci La Cinq). Et rendez-vous en pages suivantes pour faire le point sur la guéguerre qui oppose Richard Hatch et Glen A. Larson, le comédien et le producteur.

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