Revue du premier épisode

par Thierry Le Peut

 

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Des chirurgiens sur la sellette


David E. Kelley a connu sa grande époque, celle d’Ally McBeal et de The Practice (moins grand public car plus sombre, décrite d’ailleurs comme le versant dark d’Ally McBeal) puis de Boston Public et Boston Legal (Boston Justice). Puis il a disparu des écrans. Certes, il avait déjà essuyé quelques revers, avec Snoops notamment. Mais depuis l’arrêt de Boston Legal il n’a plus occupé le devant de la scène. Harry’s Law, qui mettait Kathy Bates en vedette, a duré 34 épisodes avant de tirer sa révérence et n’a jamais bénéficié d’une grande couverture médiatique. C’est aujourd’hui avec une série de 10 épisodes programmée sur TNT qu’il revient, mais en partageant la « paternité » de son nouveau bébé avec Sanjay Gupta. L’enfant s’appelle Monday Mornings et il est venu à la lumière le 4 février 2013.

Sanjay Gupta est neurochirurgien, professeur d’université et animateur de télévision. Il est aussi l’auteur du livre Monday Mornings dont la série est l’adaptation, et il y officie en tant que producteur exécutif. Cela pour souligner que la série médicale s’appuie sur l’expertise d’un véritable neurochirurgien versé dans les médias contemporains. En découvrant les premières images de la série, on est de fait surpris, car on n’y retrouve pas l’ironie loufoque de David E. Kelley, sensible dès les premières minutes de Harry’s Law (pour ne parler que de la plus récente). La photographie elle-même est plus sombre, saturée, plus lente aussi, loin du glamour Nineties d’Ally McBeal revu par Harry’s Law mais en rupture aussi avec le noir survolté de The Practice. C’est pourtant toujours Bill D’Elia, complice de Kelley depuis Picket Fences et Chicago Hope, qui dirige la caméra, en plus de produire également la série.

 

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Sanjay Gupta avec Ving Rhames sur le tournage


Monday Mornings délaisse le rythme fébrile d’Urgences pour prendre une posture plus esthète. Outre les couleurs saturées, la série adopte le ralenti, non sans y glisser une forme d’ironie mais non l’ironie loufoque désormais connue de Kelley mais une ironie dramatique. C’est, par exemple, le ralenti qui hiératise Ving Rhames, ou celui qui distend, durant quelques secondes interminables, le voyage d’une feuille de papier d’une main à une autre, lors d’une séance d’analyse dont on reparlera tout à l’heure. Le drame est ainsi présent, mais on le sent d’emblée non pas désamorcé mais mis à distance ; les personnages ne se livrent pas au numéro habituel des grandes figures de Kelley mais la caméra s’amuse de leur apparente solennité.

D’aucuns ont dit que l’on retrouvait dans Monday Mornings un peu du romantisme de Grey’s Anatomy (à laquelle Bill D’Elia a également collaboré). Sans doute est-ce là l’expression du besoin de situer toute nouvelle œuvre dans le paysage préexistant. Puisqu’on distingue dans la série médicale « post-moderne » deux orientations majeures, celle de l’hyper-réalisme d’Urgences et celle de la comédie romantique à la Grey’s Anatomy, il faut bien évoquer les deux pour situer Monday Mornings. Mais si les motifs de Grey’s sont bien présents dans Monday Mornings (les jeunes étudiants en médecine qui assistent le chirurgien expérimenté, le mélange de vie professionnelle et de vie personnelle), on est loin tout de même de l’esprit de Grey’s. De la même manière, si l’on retrouve la salle des urgences et la fièvre des infirmiers et des médecins qui reçoivent un nouveau patient tout juste rescapé d’un accident grave, Monday Mornings n’est pas non plus Urgences. Elle prend davantage son temps et se propose d’ajouter au ballet des soins et des dilemmes le recul de l’analyse. De là les ralentis qui, en introduisant une distance que l’on peut sentir ironique, invitent le téléspectateur à prendre lui-même du recul, à ne pas se laisser happer par un enchaînement trépidant qui ne s’achèverait qu’avec le fondu au noir final et l’inscription à l’écran des noms des producteurs exécutifs.

 

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On en arrive ainsi à ce qui fait l’originalité de Monday Mornings par rapport aux deux tenants du genre cités plus haut. Originalité relative, évidemment, car le procédé a déjà été testé sous différentes formes et ne saurait être tenu pour inédit. C’est son traitement qui le rend opérant plus que le concept lui-même. A deux reprises au cours du premier épisode, les chirurgiens du Chelsea Hospital se réunissent dans un amphithéâtre. C’est un rituel, d’autant plus mystérieux qu’il est fermé aux non-chirurgiens, aux non-initiés. On y retrouve tous les personnages que la caméra a désignés comme les protagonistes de la série. Au bas de l’amphi siège – le mot n’est pas usurpé – le chef du service, le Dr Harding Hooten, interprété par Alfred Molina. Si la séance commence dans les bavardages et le désordre propre à toute réunion de ce genre, un mot du Dr Hooten suffit à faire le silence. S’impose alors l’image d’un « chef » dont l’autorité n’est pas à démontrer. Conscient de son effet, le Dr Hooten reste absorbé dans les papiers qu’il consulte sur son bureau. Enfin, il s’arrête sur l’un de ces documents et appelle l’un des médecins. Celui-ci vient se placer derrière un pupitre, à la droite du Dr Hooten. Commence alors une véritable séance d’interrogatoire, devant un public de spectateurs visiblement concernés, et soulagés de n’avoir pas été appelés – cette fois.

Le ton du Dr Hooten est sec, sans animosité cependant. Il parle avec calme, pesant chaque mot, trouvant en quelques phrases là où le bât blesse. Il questionne son collègue sur la façon dont il a reçu et traité un patient, décédé. En un échange précis et funèbre, l’incompétence du chirurgien est démontrée devant ses pairs. Si, lors de cette première séance, la victime n’est pas l’un des protagonistes du show, la donne sera différente au deuxième rendez-vous. Et l’effet dramatique accru d’autant.

 

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Ces séances ne sont pas un rituel sadique instauré par un chef de service autoritaire et cruel. Le Dr Hooten, d’ailleurs, démontrera bientôt sa capacité de compassion en s’arrêtant un instant pour parler à une mère inquiète, pour la rassurer quant aux compétences du chirurgien qui opère au même moment son petit garçon, et rester lui tenir la main. C’est pourtant ce chirurgien qu’il appellera ensuite au pupitre, pour mettre en lumière ses erreurs. Le procédé offre à la série une ouverture sur la réflexion. Changement de lieu, interruption de l’action : la ritualisation permet aux praticiens de s’extraire de leur travail, elle les oblige à s’arrêter et à réfléchir. La « mise au pilori » d’un des leurs opère comme une réflexion sur soi-même. La compassion que chacun ressent à l’égard du jeune Dr Ty Wilson, seconde « victime » du Dr Hooten, redouble celle du spectateur que nous sommes. En mettant en évidence les manquements de Wilson, tout juste sorti d’une opération qui l’a bouleversé, Hooten dénonce l’arrogance d’un jeune médecin et il le fait sans complaisance. Mais il le fait non pour condamner mais pour exhorter le chirurgien, comme ses collègues, à toujours remettre en cause leur jugement, et à s’améliorer. C’est ainsi qu’un autre médecin, le Dr Villanueva (Ving Rhames), exhorte Wilson à ne pas se lamenter sur lui-même alors qu’un nouvel accidenté arrive à l’hôpital. Et l’épisode s’achève sur l’image des médecins réunis autour de ce nouveau patient, Hooten comme ses collègues, réunis et non subordonnés, mettant leurs compétences en commun pour sortir d’eux le meilleur.

 

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Réduit à cela, bien sûr, le procédé paraîtra quelque peu grossier. Il faut le voir pour en juger car ce sont, évidemment, les acteurs qui donnent vie à ce qui, sur le papier, apparaît bien didactique. Le scénario, en lui-même, reste fidèle aux ficelles dramatiques maintes fois éprouvées, compensant l’échec d’une opération par la réussite d’une autre, et l’on trouve dans l’épisode quelques moments plus traditionnellement « kelleyiens » (la grosse patiente noire et acerbe, le chirurgien asiatique tranchant et dénué d’humour). Si les images des actes chirurgicaux sont directes, un cerveau ouvert étant projeté sur grand écran pour ne rien manquer de la « réalité » de l’acte, si le sang goutte parfois, cette façon de montrer le travail des chirurgiens n’est pas nouvelle en soi. Et si, dans ce premier épisode, la vie personnelle des protagonistes est encore à la porte – on n’y voit guère qu’une scène domestique -, on devine qu’elle s’invitera bientôt dans la série, dès lors que, la démonstration liminaire passée, il faudra faire vivre les personnages que l’on a vus se mettre en place.

Au final, pourtant, on a le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de nouveau. Nouveau en tout cas dans l’univers depuis longtemps balisé de David E. Kelley, qui s’est déjà frotté à la série médicale avec Chicago Hope. Seule la suite dira s’il y a du nouveau aussi sur le front, justement, de la série médicale. Si l’on ne sent pas encore la « grande série » au terme du premier épisode, on y trouve en tout cas certainement le goût de revenir.

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