15/06/201Un article de Thierry Le Peut

à paraître dans Arrêt sur Séries 42, courant 2014

 

La télévision anglaise adapte l’écrivain russe Mikhail Boulgakov et enfante un hybride de cynisme anglais et de burlesque russe.  A Young Doctor’s Notebook,  inspirée des Récits d’un jeune médecin, raconte l’apprentissage d’un jeune médecin dans un hôpital de campagne au moment de la révolution de 1917. Construite autour du tandem insolite formé par Jon Hamm et Daniel Radcliffe, la série entraîne ses spectateurs dans une expérience étrange, aux frontières du rêve et de la réalité.

 

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Toute série a sa petite histoire. Celle de A Young Doctor’s Notebook repose sur la rencontre du souhait d’un acteur – Jon Hamm, qui désirait travailler avec Daniel Radcliffe rencontré quelque temps plus tôt - et de la passion d'un autre - Radcliffe, passionné de Boulgakov. Tout commence lorsque la productrice Clelia Mountford envoie aux scénaristes Alan Connor, Mark Chappell et Shaun Pye une copie des Récits d'un jeune médecin de l'écrivain russe Mikhail Boulgakov (1891-1940). « Convaincue que ces histoires avaient le potentiel d'une série », raconte le scénariste Alan Connor,  « elle avait envoyé une autre copie à Jon Hamm, qui fut saisi par ce qu'il appela 'la folie et le macabre' de la semi-autobiographie de Boulgakov. Il nous rejoignit et suggéra un acteur qu'il avait récemment rencontré, sans se douter à quel point Daniel Radcliffe était parfait pour le rôle. » Jon Hamm, inconnu quelques années encore auparavant, a accédé au statut de sex symbol international en incarnant Don Draper, le publiciste mélancolique de Mad Men. Ayant rencontré Daniel Radcliffe lors de la cérémonie des Baftas (British Academy of Film and Television Arts), il pensait que le jeune comédien tout auréolé du succès mondial des Harry Potter convenait tout à fait au rôle du jeune médecin. Ce qu'il ignorait, c'est que Radcliffe était un passionné de Boulgakov, dont il avait visité la maison, devenue un musée, lors d'un voyage en Russie pour son vingt-et-unième anniversaire. Radcliffe avait même entrepris, dit-on, d'écrire sa propre adaptation des Récits d'un jeune médecin ! Pour Hamm, le comédien présentait « une parfaite combinaison d'intelligence, d'ingénuité et de jeunesse ».

 

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La séduction exercée par l'écrivain russe est donc à l'origine du projet de série initié par Clelia Mountford. C'est la société Big Talk Productions qui supervise la production pour la chaîne câblée Sky Arts, une chaîne dédiée aux différentes formes d'expression artistique. Productrice des longs métrages Shaun of the Dead et Hot Fuzz qui révélèrent Simon Pegg et le réalisateur Edgar Wright (lequel réalise le film Ant-Man pour la firme Marvel, qui projette de le sortir en 2015), Big Talk Productions a aussi initié plusieurs séries télévisées depuis les années 1990, depuis Spaced avec Simon Pegg jusqu'à Youngers en 2013, en passant par Free Agents, une comédie adaptée aux Etats-Unis. Les scénaristes Chappell et Pye ont déjà œuvré ensemble sur la série The Increasingly Poor Decisions of Todd Margaret, produite par Clelia Mountford, en 2012, de même que le réalisateur Alex Hardcastle choisi pour mettre en boîte les quatre épisodes de la première saison de A Young Doctor's Notebook (une seconde étant annoncée pour 2014, réalisée cette fois par Robert McKillop).

A Young Doctor's Notebook a été diffusée en décembre 2012 sur Sky Arts, dans le cadre d'une collection de fictions de prestige, Playhouse Presents. Le tournage s'était déroulé pendant l'Euro de football dans les studios Hayes, près de l'aéroport d'Heathrow (Londres).

 

Le calvaire du jeune médecin

 

L'histoire ne s'inspire pas seulement des Récits d'un jeune médecin ; elle y mêle l'intrigue de Morphine, un texte ultérieur de Boulgakov, dans lequel il raconte le calvaire vécu par un médecin devenu dépendant à la morphine. Les deux textes sont intimement liés. Les Récits d'un jeune médecin se présentent comme semi-autobiographiques. Racontés à la première personne, ils s’inspirent des années que l’auteur a passées dans un hôpital de campagne en 1916-1917, dans le gouvernement de Smolensk, en racontant la prise de fonction d’un jeune médecin tout juste diplômé et le difficile apprentissage de son métier dans un environnement auquel les études ne l’ont pas préparé. Si la situation est ancrée dans le contexte russe, elle possède aussi une dimension universelle : la tête pleine de connaissances théoriques qui lui ont permis de briller au milieu de ses camarades étudiants, le jeune médecin découvre que la pratique du métier l’oblige à tout remettre en question. Brusquement, la santé et parfois la vie de ses patients est entre ses mains et il lui faut apprendre les gestes capables de les sauver. Inexpérimenté, il n’en doit pas moins faire montre d’assurance et d’autorité pour gagner le respect de ses assistants et de ses patients, les premiers encore éblouis par l’expérience et le charisme de son prédécesseur – le grand Leopold Leopoldovitch -, les seconds plus enclins à se satisfaire d’un remède simple et efficace que des explications du médecin sur des maladies auxquelles ils ne comprennent rien. La dernière des sept nouvelles de Boulgakov, « L’éruption étoilée », a pour thème la syphilis : « en cet endroit la syphilis avait ceci d’effrayant qu’elle n’effrayait personne ! » s’écrie le narrateur. Très vite, le jeune héros de la série télévisée s’inquiète de cette situation et en fait sa préoccupation première, construisant le projet d’ouvrir une clinique dédiée au traitement de cette affection.

 

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Les auteurs de la série n’ont pas voulu s’en tenir littéralement au texte de Boulgakov. La première saison reprend les cas médicaux rapportés par l’écrivain, de manière d’ailleurs très fidèle dans l’ensemble, mais les redispose à son gré dans une chronologie différente de celle des nouvelles. Boulgakov mentionne plusieurs dates dans celles-ci mais la chronologie d’ensemble des nouvelles est assez lâche, les textes ayant été publiés dans deux revues différentes où chacun possédait son autonomie. Les auteurs de la série ont donc rétabli une continuité et inscrit les différents cas médicaux dans une logique propre à leur héros. « Nous nous sommes concentrés sur le cœur émotionnel des récits médicaux : l’endurcissement du jeune médecin. Dans le livre de Boulgakov, en monologue intérieur, le jeune docteur se demande comment réagirait un praticien plus expérimenté, souhaitant d’avoir le sang-froid de l’homme qu’il deviendra plus tard. » Dans cet unique moment de la première nouvelle de Boulgakov où le narrateur entend « une voix sévère au fond de [sa] cervelle », une voix « vipérine » et « démoniaque » qu’il désigne aussi comme son « interlocuteur intime », dont le ton, dit-il, est « nettement persifleur », les auteurs de la série ont puisé une idée qui fait l’originalité de l’adaptation. Ils ont imaginé en effet que cette voix était celle du médecin lui-même, mais parlant avec l’expérience qu’il n’a pas encore acquise. Une version future de lui-même. L’idée n’est pas de Boulgakov ; celui-ci fait de la voix une manifestation de la peur et de la fatigue qui tenaillent le jeune médecin. En se moquant de lui, en le provoquant même, elle tourne en dérision sa peur de n’être pas à la hauteur et parvient à le calmer, en le faisant réfléchir. Matérialisant leur propre version de la voix, les auteurs de la série ont permis à deux acteurs d’incarner le même rôle à dix-sept ans de distance, fondant un rapport dialectique entre Daniel Radcliffe et Jon Hamm qui fait le sel de la série mais aussi, à mesure que l’intrigue progresse, qui lui donne sa force dramatique. [...] 

 

Une méditation sur la mémoire

 

Daniel Radcliffe a tenté de définir la tonalité du show, parlant de « cet étrange et presque surréel rapport à la réalité – est-il en train de se souvenir, est-il en train d’halluciner ? Est-ce bien la réalité ? Une grande partie de tout cela est très réaliste, sinistre et macabre, mais en même temps triste et drôle. » Selon le comédien, la série est une sorte de « méditation sur la mémoire ». L’expression souligne à quel point c’est bien Hamm plus que Radcliffe qui en est le héros, car tout ce qui est rapporté est soumis au doute : il peut s’agir de la réalité telle que l’a vécue le jeune médecin mais aussi bien de celle, fantasmée, que recrée le médecin plus âgé en se souvenant. Cette ambiguïté autorise les jeux de tonalité, l’humour noir, le grotesque, ce sens du burlesque russe que l’on retrouve dans les œuvres de la maturité de Boulgakov mais aussi chez d’autres auteurs, comme Dostoievski (lisez Le crocodile, un texte court de l’auteur des Possédés, pour vous en convaincre). Amusante, décalée, cynique et drôle à la fois, A Young Doctor’s Notebook rend hommage aux récits de Mikhail Boulgakov tout en affirmant une personnalité propre où le sens du tragique le dispute à la dérision.

 

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La mise en image illustre fort bien l’ambiguïté du récit. La Russie d’A Young Doctor’s Notebook est une Russie de conte, un pays fantasmé et réduit ici à quelques images profondément suggestives. Ce sont les plans de neige qui accompagnent le voyage du jeune médecin vers l’hôpital de campagne où l’a envoyé l’administration mais qui ponctuent aussi le récit en montrant la triste bâtisse en bois perdue dans la neige, tout droit sortie d’un film de Tim Burton ou d’une illustration des contes d’Andersen, voire d’une boule à neige comme en rapportent les touristes. C’est ainsi d’ailleurs que la maison apparaît au jeune médecin au seuil de sa nouvelle vie, se signalant par ses lumières dans la nuit déjà tombée. La barrière en bois qui sépare le personnage de la bâtisse, dans ce plan inaugural, représente le passage d’une vie à l’autre – « Adieu Moscou, adieu Bolchoï rouge et or, adieu vitrines », se lamente le jeune homme dans la série comme dans le texte de Boulgakov – mais aussi d’un monde à l’autre, suggérant que peut-être tout ce qui va suivre n’est qu’une recréation fantasmée de la réalité. Cette hypothèse est renforcée par la quasi impossibilité de quitter cet endroit, comme si le personnage se retrouvait prisonnier d’un tableau, d’une image d’Epinal, ou d’un souvenir. « Même les lettres ne veulent pas être envoyées ici », se plaint le jeune Radcliffe en écoutant la lecture d’une lettre d’un ancien compagnon d’études engagé dans la révolution à Moscou, qui a mis un mois à lui parvenir ; encore cette lettre lui est-elle lue par son « double » âgé, ce qui la situe dans l’imaginaire. Dans l’épisode 3, qui s’ouvre sur cette lettre, le jeune docteur ausculte la tempête de neige en plaquant son stéthoscope contre la vitre froide de son cabinet de consultation, comme prisonnier de la bâtisse où se succèdent les patients au fil des heures interminables de chaque journée, longue, blanche, ennuyeuse. Même lorsque l’occasion lui est donnée de s’évader, la tempête et la nuit l’empêchent de voir quoi que ce soit, et l’excursion s’achève d’ailleurs dans un délire qui le conduit au bord de la folie et de la mort, au comble de l’épisode 4. Le lettrage choisi pour l’incrustation des titres contribue également à cette recréation d’une Russie fantasmée, en imitant l’alphabet cyrillique.

 

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Le lieu – le « milieu du milieu de nulle part » dans la Russie de l’année 1917 -, l’image, onirique, le ton, burlesque et désespéré, la narration, entre réalisme et hallucination, tout confère à la série une identité singulière, envoûtante et inquiétante. Comme les récits de Mikhail Boulgakov auxquels elle se montre fidèle sans servilité, la série nous transporte dans un univers de rêve où la neige fait davantage ressortir le sang et la douleur, dans une odyssée mentale qui mêle deux époques d’une même vie, brouillant délibérément les frontières pour inviter le spectateur à se perdre dans les contorsions d’un esprit tourmenté. A Young Doctor’s Notebook n’est pas seulement une série : c’est une expérience étrange, une plongée dans l’abîme.

 

La version intégrale de cet article est à paraître dans Arrêt sur Séries 42, ce semestre

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